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04/08/2010

Jeunes années (3) Dans l'atelier

Jeunes Années (3)

Dans l’atelier

Parfois, mes parents écoutaient un des trois disques qu’ils possèdaient, un de chansons grecques, un George Brassens, un 78 tours de tango sur un tourne-disques intégré à la radio. Comme ils ne maîtrisaient pas l’engin, ils me commandaient: “Va dire à ta soeur de venir mettre la plaque”. Et hop, je courais dans le couloir pour ramener Geo qui arrivait en fulminant, excédée de les voir assis à travailler sans être capables d’allumer le tourne-disques, d’y placer “la plaque”, du mot grec plaka, qui signifie, on s’en doute, disque, et d’actionner le bras portant l’aiguille ou le saphir. Geo repartait faire ses devoirs dans sa petite chambre à cosy coincée entre la chambre des parents et la salle à manger. Elle ne restait jamais dans l’atelier.

fourure St Martin Papa-mam.jpg Pendant que des chansons grecques idiotes tournaient inlassablement sur cette antiquité, je jouais dans mon coin, assise sur une chaise pour enfant, en bois rose ; j’épluchais mes illustrés, je dessinais en m’imaginant, comme l’Espiègle Lili, modéliste dans une maison de couture. Je découpais des magazines périmés, comme Cinémonde que toute la famille lisait. Geo composait des grands cahiers avec des photos collées, et j’étais béate d’admiration devant le sublime regard de Linda Darnell, ses toilettes dans Ambre, le maquillage de Belinda Lee, celui de Sylvia Lopez, le rouge à lèvres de Martine Carol, son décolleté à balconnet. Toutes ces déesses avaient les cheveux brillants et crantés, des robes bustiers où s’épanouissaient de sculpturales poitrines. Je supposais qu’un jour je serais comme elles, il ne pouvait pas en être autrement, qu’y avait-il d’autre en ce monde? Certainement rien.geo & moi plage petites.jpg

Au milieu de l’atelier, il m’arrivait de tracer une marelle à la craie. Maman et Papa s’en fichaient royalement. J’aurais pu faire du trapèze volant dans le couloir ou marcher au plafond avec des ventouses sans les faire broncher d’un poil. Leur travail et leurs pensées les absorbaient bien trop.

Ils m’avaient offert une boîte de tampons encreurs à l’effigie d’animaux et je passais mon temps à tamponner tout ce qui passait à ma portée. Dans toutes les marges, sur tous les cahiers, sur mes bras, par terre, sur les cartons où Papa posait ses modèles, il y avait des images de cochons, de vaches, de lapins, de poulets et Dieu sait quels autres bestioles.

Le soir, je me poussais dans la chambre où on m’avait installé un petit bureau d’écolière pour apprendre mes leçons. La première phrase qu’on m’avait demandé d’apprendre par coeur, dans le livre de géographie était : “Les ruisseaux se jettent dans les rivières.”

Il va sans dire que le jour où j’eus des devoirs écrits à faire, je m’installai définitivement dans l’atelier, entre les boukloukias, les patrons en papiers de soie, les outils, les boîtes à clous, sous le bourdonnement des machines à surjet et celui des feuilletons radiophoniques. J’y rédigeais mes rédactions, j’y traçais les cartes de géographie, j’y dessinais les croquis exigés par la maîtresse.

en course (chou).jpg

 

On ne me parlait pas beaucoup dans cette maison. On me donnait des ordres, passer à table, aller me coucher, quérir un objet ou un autre, on ne répondait qu’à mes questions les plus anodines, jamais à celles qui auraient pu embarrasser un adulte, on m’envoyait faire des courses, décrocher le téléphone, ouvrir la porte d’entrée. C’est moi qui réclamais qu’on me permît de déclouer les peaux qui avaient fini de sécher sur leurs planches, qu’on me laissât rassembler les clous à l’aide d’un gros aimant. De temps en temps, Papa me confiait une brosse, de l’eau et me montrait comment mouiller les morceaux de fourrure. J’aimais participer à l’activité de mes parents, mais il n’y en avait que peu à ma mesure.

Le reste du temps, je roulais dans le long couloir en L sur ma patinette, une vraie patinette, pas une trotinette à pédale, non, juste une simple patinette en ferraille, assez lourde, avec un guidon formé d’un tube de métal foncé recourbé à chaque extrêmité. J’arrivai en trombe dans la cuisine, sous les roues claquaient les tomettes décollées du sol, je fonçais contre le mur sous la fenêtre, la roue avant cognait ; je regardais comme toujours la poupée foraine chez les voisins d’en face, et je repartais dans l’autre sens jusqu’à l’atelier !

(A suivre...)

Photos :

• Dans les années 70, bien après ce que je raconte, dans son dernier et minuscule appartement, Papa avait gardé ses outils et une table à tréteaux pour d'éventuelles commandes qui n'arrivaient plus (règne de la fausse fourrure et des grands magasins). Ici, avec maman qui lui donne un coup de main, des épingles dans la bouche, il arrange une veste gratuitement pour ma tante (au milieu). C'est avec ce genre de geste et d'attitude jamais intéressée qu'il n'est jamais devenu riche !

• Sur la plage de premières (peut-être)  vacances, ma soeur, debout à gauche avec le chapeau-crêpe, jette un regard peu amène au gros bébé par terre, c'est-à-dire moi, "la môme"

• Retour du marché, plus grande, avec le gros chou posé sur une chaise !

 

15:41 Écrit par Hélène Merrick dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : feuilleton vécu, baby boom, années 50

Commentaires

Bonjour Hélène

L'atelier devait être vaste pour accepter une marelle ! Et tes parents bien accomodants devant une petite fille à la bougeotte. Etant la dernière, tu devais être la petite chérie, si on lis ton récit entre les lignes.
Tes trajets en patinette m'ont bien fait sourire et j'imagine sans peine le vacarme. Qu'un gamin esaie maintenant de faire ça dans l'appartement familial et il va se faire renvoyer sur les roses.

Tu dis qu'on ne te trouvait pas beaucoup de tâches à ta mesure ! Je mesure l'effroi du papa en voyant fifille manier le tampon encreur sur le dernier manteau à livrer le lendemain !!

Je trouve qu'il mérite davantage de commentaires ! Peut être une parution étalée sur deux jours conviendrait mieux pour que chaque billet reste un peu plus longtemps visible et laisse un peu plus de temps aux blogueurs pour venir te voir. Nous avons tous des menues !!!! occupations en août avec la famille.

Merci pour cette tranche de vie bien entrainante, avec un petit pincement au coeur à la lecture d'un des derniers paragraphes.

Bises du grillon

Écrit par : Christian | 05/08/2010

Coucou la fée Hélène !

La vie d'une petite fille dans l'atelier de papa n'avait pas l'air trop moche ,
tu faisais ce que tu voulais et l'histoire des tampons m'a fait sourire , il n'est
pas resté un carton avec dessus un tampon que tu avais fait ce coup là ?
Je n'ai pas besoin d'acheter un livre , j'ai ma lecture journalière qui me plaît .

Bon jeudi la Parisienne , bizoux Françoise !

Écrit par : françoise la comtoise | 05/08/2010

Jolies tes histoires de vie. Mon choix va plutôt vers les fourrures acryliques. Peu quand même.
La dernière que j'aie achetée date de plus de vingt ans. Protection des animaux m'oblige.

J'ai l'impression que ta vie d'enfant a été heureuse, sans me tromper beaucoup, non ?

Moi j'aime bien ton histoire d'aujourd'hui, pas trop longue (je m'y connais en longueur de notes chez certains blogueurs.) Pour ma part, je suis la championne des notes courtes. J'ai vu chez certains et certaines des notes qui n'en finissaient pas. D'une longueur à n'en plus finir.
Non, la tienne ça va aujourd'hui.

Gros bisous,

Écrit par : Aliette | 05/08/2010

la plaka ...bon alors tu dois connaître Athènes et la légende de cet animal de Cécrops, à moitié homme, à motié serpent....
Au delà du 33 tours c'est aussi le vieux quartier d'Athènes au pied de l'Acropole...resto, simili-tavernes et gadgets du plus parfait mauvais goût
pour touristes en mal de souvenirs...
Mieux vaut s'enfoncer dans les ruelles , loin de la horde mercantile ....l'architecture des bâtisses est étonnante mais fort sympa ..

Écrit par : Zorg | 05/08/2010

Toujours un régal pour moi de lire ton récit de jeunesse. Ton papa était fourreur, moi j'adorais aller chez mon grand père qui était "bottier", c-à-dire cordonnier de luxe...puisqu'il fabriquait des chaussures pour les VIP de la ville. Toute petite, ces Messieurs me faisaient peur...et je m'enfuyais me réfugier dans les jupons de Mélina, ma mère-grand...

Mais j'ai vécu dans une famille joyeuse, on aimait chanter,mon cadeau le plus précieux fut un phono où j'ai écouté en prime....Jean Lumière, Charles Trénet, Yves Montand...Heureux passé.

Merci de nous distraire.


Bises
hélène

Écrit par : hélènel | 05/08/2010

Le joli poupon brun est devenu une fillette à la chaise au chou!! La Vespa déjà là, prête à être enfourchée par un séducteur des lycées!! Sympa les tampons encreurs!! Pour mes 5ans, papa Noël m'avait apporté dans sa hotte d'après guerre, une boite d'imprimerie, jouet d'avant les tampons encreurs et plus pédagogique (à mon avis), les caractères bien alignés sur une réglette, je devais mettre les lettres de l'alphabet les unes à côté des autres et à l'envers sur une réglette plate tampon en formant un mot, voir une phrase (petite) et zou, j'encrais et appliquais le tout sur une feuille!!! Ma chère Hélène, mon ambition était de devenir Journaliste Reporter, la vie en a décidé autrement et j'aime bien lire Hélène, rédactrice bloggeuse!!BISOUUUUS FAN

Écrit par : FAN | 06/08/2010

Les commentaires sont fermés.

 
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