logo Blog50.com
Blog 50 est un service gratuit offert par Notre Temps

02/03/2010

feuilleton LES CELLULES ETOILEES Chapitre 23

 

A tous mes amis blogueurs qui n'ont pas pu accéder à mon blog pour me répondre, il s'agit d'une étourderie de ma part; mon URL est : helenemerrickparelle-meme.blog50 (j'avais oublié le trait d'union!)
Voici des petites créatures fleuries pour me faire pardonner !
gloutinains jpg.jpg
Feuilleton
LES CELLULES ETOILEES
Chapitre 23
UNE FORET A PLAT

 

Rien que pour se mettre en train :

“ ‘Saute, Liliane’, ordonne l’âne aux pièces d’or, et Liliane fait un bond dans les entrailles du volcan, là où même les morts ne vont pas.”

 

Dessiner à quatre pattes ou à plat-ventre, voilà une acrobatie que j’essaie d’éviter ; mais cette-fois-ci, il ne s’agit plus d’une planchotte de 24 cm sur 32 cm ; devant moi se déroule un serpentin de papier mesurant 40 m sur 3 m ! De quoi couvrir les quatre côtés et une partie du plafond mansardé du grenier. Toute ma technique est à revoir. Les dessinateurs qui renaclent devant une feuille de papier format raisin, 50 sur 65 cm, fuieraient illico presto.

J’ai pris mes précautions : des centaines de crayons, des fusains, des pinceaux extra-larges, des rouleaux de peintres en bâtiment. Et des gommes blanches grandes comme des briques, une trentaine de taille-crayons. Nos vieux draps troués et les torchons usés serviront de chiffons à peinture. Le tout judicieusement réparti dans des bacs en plastique.

Ma petite famille observe mes préparatifs avec circonspection.

- Tu en as pour longtemps ? me demande Henri. C’est pourquoi, ce déballage ?

- Tu verras bien !

 

Tout est en l’air dans la maison, mais Henri ne s’ en formalise pas. Je me demande même pourquoi je me fatigue tant d’habitude : trois grains de poussière de plus, une pile de linge plus haute, des assiettes oubliées dans le séchoir, qu’importe. En revanche, si je ne descends pas de mon nichoir quand mon chéri adoré rentre du boulot, si je passe le week-end dans les pots de peinture, il n’est pas content. Il faudra me contenter des jours ouvrables. Et organiser mon emploi du temps pour dessiner aussi mes deux bouquins.

A la sortie de l’école, j’attends mes enfants dans la voiture, avec mes tabliers et mes mains maculés de peinture. Une fois leur goûter avalé, iIs montent voir ce que je fabrique, pataugent un moment dans le chantier et retournent à leurs devoirs et à leurs jeux.

Un coussin sous les genoux, perdue dans les amas de papier, j’active crayons, pinceaux et couleurs, dans l’espoir de créer une forêt digne d’une population surnaturelle. A moi les courbatures et les tours de reins, mais peu importe. Les “Minis”, comme dit Colette, ont l’air content : ils se relaient pour m’observer. Tout le temps où je suis seule, ils apparaissent, par deux, par dix, parfois par cinquante. Quand ils estiment en avoir obtenu assez pour la journée, ils s’éclipsent. Ils ne déchirent plus mes dessins ; s’il faut pour ça leur inventer une forêt de papier et leur céder le grenier, alors d’accord.

J’ai imaginé des arbres et des bosquets, des feuillages et des fleurs,

ouvert des trouées par-ci par-là, pour offrir à d’éventuels promeneurs la possibilité d’explorer leur domaine. Au milieu de toute cette fausse végétation, le grenier ressemble à une clairière. J’ai d’ailleurs l’intention d’y planter de l’herbe.

- Je m’oppose à toute plantation dans le grenier, fulmine Henri, tu te rends compte ? Trimballer de la terre, de l’engrais, arroser ? Ca va traverser le plafond et niquer toute la maison. Et qui te dit que de l’herbe poussera sous ces combles ?

- Et pourquoi pas des plantes tropicales ?

- Dis-moi, Liliane, c’est un décor que tu construis ou une serre ? Parce que moi, je te suggère de transformer ce capharnaum en cellule capitonnée, ça pourrait bientôt te servir !

Laissons ce pauvre ignorant bafouer mes élans créatifs. Lui aussi est en train d’en développer. “C’est moi qui vais faire la cuisine”, a-t-il décrété après quelques dîners jambon-chips-yaourths-fruits. Désormais, il rentre du boulot avec des sacs géants de surgelés et de produits frais.

- Ce soir, je te préviens, je cuisine des côtelettes en cocotte avec des pruneaux et du fenouil.

Ca me va. Avant tout, je dois venir à bout de mon décor, même si ça me prend des mois. Les envahisseurs doivent disparaître. Ils me pourrissent la vie, me dévorent la journée. Leurs hideux collègues de la nuit pourrissent mon sommeil.

Tout a commencé la nuit où le diablotin a marché sur moi. Je ne l’ai jamais revu. Je n’ai jamais réussi à le dessiner. Son image est parasitée par des étricules issus de livres, films ou bandes dessinées. Seuls ses yeux sont incrustés dans ma mémoire. Plus vifs que tout.

Les nuits et les jours vont-ils finir par se confondre ? J’ai peur de perdre l’esprit.

Je crois oeuvrer pour les petits aristocrates de la maison, pourtant, dans ma pauvre forêt de papier, j’imagine des cavaliers, des tout petits chevaux montés par des êtres menaçants au sourire cruel. Rafar et ses sbires ? Je peins des troncs d’arbre, des brins d’herbe, et j’entends les clameurs d’une foule de fête foraine assoiffée de sang. Mes tortionnaires ? Je compose un bouquet d’arbres et aussitôt se faufilent les silhouettes des chats sauvages, ceux de mes premiers cauchemars. Chacune de ces manifestations éveille des douleurs précises, celles provoquées par des griffures, des morsures, des coups. Pourquoi s’en prend-on ainsi à moi ?

Pendant que je m’escrime là-haut avec des grognements de douleur, Henri sifflote dans la cuisine, affairé à étaler de la pâte feuilletée pour ses tartes aux épinards et au fromage de chèvre. Une de ses spécialités. Avec la tarte aux poireaux émincés, et le pot-au-feu du samedi. Il va spécialement choisir des os à moelle pas trop gros, de la viande de boeuf très tendre, de la joue et des légumes croquants. Le plat mijote des heures, et le parfum des épices et des bouquets garnis s’envole jusqu’à mes narines saturées de fixateurs et d’essence de térébenthine.

Pour éviter à mes planches de frotter les unes sur les autres, je les sépare avec du papier de soie en attendant de les accrocher aux murs. Il faudra les tronçonner en lais, comme du papier peint, avant de les fixer aux flans mansardés, les maintenir sur des tiges comme des pans de paravents. Henri, consulté, m’a acheté des punaises extra-longues et une agrafeuse de tapissier, un escabeau haut et solide, et des ciseaux à longues lames. Au bout de deux mois d’efforts, les lais s’empilent autour de moi, tels une marée montante. Il est temps.

A moi les gros bras et les petites mains : je convoque Claudie, qui appelle la Dame au cocker et deux autres greluches du quartier, amadouées par ses échantillons d’anti-rides. J’interdis aux chiens et aux enfants de mettre les pieds dans mon antre.

Entre deux crises de fous-rires, mes copines soulèvent les rouleaux de décor et les maintiennent vaillamment. Suant et pestant, je punaise et agrafe la “fresque” sur une partie du plafond et la fais courir le long du mur jusqu’au plancher. Tout est en place. Je suis fourbue. L’heure est grave. Les filles ont envie de s’asseoir et de boire un coup, et moi, de rendre mon tablier.

- Elle est bancale, ta forêt, dit Claudie.

- Y a pas assez de sentiers, remarque la dame au cocker.

- Où sont les animaux ? Les oiseaux ? Les papillons ? s’enquièrent les autres.

- C’est pas fini, je bougonne, dépitée.

Le soir venu, découragée, je guette mon chéri et son caddy de provisions. Les mistoulinets se relaient pour me reluquer sous le nez. Je ne moufte pas. Ils peuvent bien m’arracher la tête, me piétiner jusqu’à plus soif, je ne bougerai pas de mon canapé. Bientôt, une centaine déambule dans le salon, ils se concertent dans leur sabir flûtée, me lancent des regards perplexes. Une armée piaffe dans un coin. Je refuse de leur prêter attention. Idiot, les mirettes écarquillées, les oreilles frémissantes, les ignore : il se repaie d’un télé-film adapté d’un roman de Théodore Sturgeon, “Demain les chiens”. Son préféré. Mon chien rigole, moi pas. Ma forêt est bancale et mal fichue. Et elle ne sert à rien.

- Il fallait la peindre verticalement, pas par terre, affirme Henri, en nouant un tablier “Embrassez le chef” sur son survêtement. Ce soir, je fais une poule au pot.

- Ouais, c’est ce que j’aurais dû faire.

- Une poule au pot ?

- Non, peindre debout, au lieu de me casser les reins. Et même, je n’aurais rien dû peindre du tout.

- Ah ça !

Le voilà qui truffe la poule d’un savant bouquet garni, émince des légumes comme un pro, découpe des bouts de barbaque et autres ingrédients dégoûtants dont nous nous repaissons, lamentables humains.

- Tu m’as l’air bien déprimée, ma petite chérie, dit Henri.

Et de monter des oeufs en neige, de fondre du chocolat, de beurrer un moule. Une perle. Il m’énerve.

- Et dis-moi, pour quelle raison obscure nous as-tu redécoré le grenier avec une telle frénésie ?

- Ch’ais plus.

- Goûte-moi ça.

Un cake aux olives et aux lardons. Je rêve. Ca m’abat complètement.

- Si tu fais des trucs aussi bons, jamais plus tes enfants ne voudront de ma tambouille.

- Quoi ? T’es folle ! Personne ne sait mieux que toi dorer les poulets et mijoter de l’agneau au curry !

- Nan, ta cuisine est meilleure.

Grompgf, brouff, glaff, brouff, on dirait Idiot quand il s’ébroue et éternue, mais ce n’est que moi, larmoyant comme le veau dont les côtelettes ont composé notre dîner de la veille.

Câlin, bisous, mouchoir, Ricard. Retour à la case départ.

- Au fait, tu as fini ton travail pour M. Grommeleck ?

- Ouais, je lui ai fourgué une trentaine d’illustrations et trente pages de texte. Plus qu’il n’en faut pour un gros album.

- Il t’a payée ?

- J’ai signé un contrat, mais avant de recevoir le chèque, j’aurai le temps de m’inscrire au chômedu !

- Je vais lui casser la figure, à ce gros lard, s’il continue à t’exploiter !

Et de briser un kilo de noix d’un coup de poing. Et de déboucher une bouteille avec les dents. Et d’aplatir un morceau de poitrine du plat de la main. On le dirait sorti tout droit d’un film sur Attila et les Huns.

- Je pourrais peut-être acheter de la pelouse au mètre ?

- Quoi ? Ca recommence ? !

- Non, pas de la vraie, de l’herbe en plastique, ça se vend comme les rouleaux de moquette.

- Fais ce que tu veux, renonce Henri.

Et de faire sauter des crêpes jusqu’au plafond. Je n’en peux plus. Je vais me coucher.

- Et qui c’est qui va manger tout ça ? rugit le cuisinier.

 

(A suivre!)

 

 

18:12 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

01/03/2010

Feuilleton LES CELULLES ETOILEES Chapitre 22

Brando jpg.jpg

 

 

 

Voici un enchanteur un peu rigolo

qui ressemble un peu

à Marlon Brando !

 

Je ne me prends pas pour Leonard de Vinci, évidemment, ça m'amuse d'inventer mes petits modèles, j'adore dessiner sans me soucier des moqueurs. Merci à mes indulgents lecteurs !

 

 

 

 

Feuilleton

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 22

 

(Résumé : non contents d'envahir le territoire de Liliane, les "Etres" merveilleux exigent d'elle des dessins à leur image. Le patron de Liliane est perturbé par son nouveau style d'illustrations. A la maison, peut heureusement compter sur le soutien de sa délicieuse petite famille, qui ignore les curieux tourments qu'on lui fait subir !)

 

Chapitre 22 :

GRANDS TRAVAUX À FRESNES

Il leur faut un espace ? Je l’ai. Un décor ? Je le fabriquerai.

- Où on va Manman ?

- Faire des grandes courses, ma chérie.

Mercredi, pas de garderie. J’emmène ma Colette dans un magasin de fournitures pour peintres. Je n’y trouve pas ce que je cherche, mais Colette, si. Je lui achète des tubes de gouaches, des pinceaux, du papier épais pour aquarelle, et des petites toiles préparées. J’ajoute deux accessoires qui la remplissent de joie, un rouleau et un couteau. “Je suis un vrai peintre comme toi, maintenant, tu vas voir, Manman, moi aussi je vais dessiner des minis.” Des Minis ?

Pour mes fournitures particulières, le vendeur m’aiguille sur un marchand de couleurs. Je croyais cette dénomination disparue, mais non, il en existe encore, des marchands de couleurs. Un fournisseur pour peintres mégalos, de ceux qui peignent en se roulant sur des toiles géantes ou en les foulant aux pieds. Le marchand de couleurs propose des pots de cinq à vingt kilogs de peintures pour tous supports. Mon support, je le dégote plus tard chez un fournisseur de décors pour photographes professionnels. Des toiles de fond en rouleaux de plusieurs mètres.

- On peut pas mettre tout ça dans la voiture, dis Manman ?

- Non, ma fille, on va nous les livrer.

- C’est une surprise pour Papa ?

- Ca va en être une, c’est sûr.

Quand Henri rentre à la maison, il ne trouve personne au rez-de-chaussée. “Liliane ? Colette ? Benito ?”. Idiot dévale l’escalier sur les fesses, couinant et grognant comme toujours de fureur et de douleur, se jette sur la cravate de son maître avec emportement, lui lacère le costume, lui bave sur les chaussures. Henri, stoïque, lui gratte le haut du crâne.

- On est en haut ! crié-je.

- Ah, ça faisait longtemps, ronchonne mon mari en grimpant au grenier.

Ne me dis pas que tu vas recommencer à brasser des vieilleries en hurlant à la mort tous les quarts d’heure !

- Comment ça, hurler ? T’es pas bien toi ?

- Mais qu’est-ce que c’est que ce souk ?

Colette se précipite sur son père ; Idiot lui agrippe le bas du pantalon et réussit à prendre entre ses crocs les deux jambes en même temps. Henri s’effondre entre les pots de peinture. Benito lui tend sa sucette :

- T’en veux, Papa ?

- Non ! braille le chef de la maison, moi ce que je veux, c’est un bon dîner, assis, à la table d’en bas, avec ma famille tranquille autour de moi ! Pas trois chimpanzés irresponsables en train de déchirer du papier !

- On déchire pas, dit Colette, on peint.

Pour l’instant, on étale surtout des feuilles de papier sur le sol pour ne pas tout salir, on y dispose les pots de peinture et tout le bataclan.

- Il y a un monceau de saloperies devant la maison, tu es au courant ?

- Mais oui, j’ai vidé le grenier.

- Eh bien, fulmine mon chéri adoré, on dirait une décharge ; et qui va déblayer le trottoir et le caniveau ?

- Les boueux ! crient en même temps Colette et Benito. Les boueux, les boueux, les boueux!

- Liliane ! Apprends donc à tes enfants à parler français avant de repeindre cette pièce pourrie ! En tout cas, ne compte pas sur moi pour transbahuter tes ordures, ça pourrira sur pied.

Cet homme est surmené. Je laisse tomber les pinceaux et l’embrasse fougueusement. Les enfants nous regardent avec curiosité.

- Hum, fait l’homme, adouci, qu’est-ce qu’on mange ?

- Des zaricots, des zaricots, des zaricots ! scandent les morpions.

- Quoi ? Encore ?

- Ne t’inquiète pas, ce n’est pas ce que tu crois.

Autour d’une fricassée de dinde et des haricots verts mijotés avec des tomates fraîches, du basilic et du persil, la petite famille se détend. Henri raconte comment il a fermé son clapet à un enquiquineur patenté. Colette lui détaille sa journée chez le marchand de couleurs. Benito récapitule ses progrès en rollers, oubliant qu’on lui réclame surtout de meilleurs résultats en français. Je les écoute, plaçant ici et là quelques commentaires. Inutile de leur farcir la tête avec mes projets loufoques.

(A suivre !)

 

Hermeline & Poco jpg.jpg

Et nous voici en pleine science-fiction, maintenant ! Ne cherchez pas à comprendre,laissez-vous bercer!

 

10:16 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

27/02/2010

Feuilleton LES CELULLES ETOILEES Chapitre 21

dorée dos jpg.jpg

 

 

 

 

 

 

C'est la nuit,

Une mystérieuse dorée tourne les talons.

Elle est à Remiremont

Il y fait froid

Mais bon sous ses cotillons !

 

 

 

Feuilleton

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 21

 

A L’ATTAQUE !

Coincée dans le boulot :

“Rafar le Cruel, ses chevaliers en armure et leurs chevaux aîlés ont rendez-vous sur la colline de feu avec le peuple des forêts. Les créatures à tête de loups, les vampires en chaussons de fer et les princes sanglants ont attaché Liliane sur la roue d’un moulin. Malgré les feux qui s’élèvent alentour, Liliane se transforme peu à peu en glace.”

Si je veux tout dessiner, j’aurai deux projets sur les bras, les jolies créatures taquinant une certaine Liliane, et des monstres torturant cette même sous-héroïne. De quoi contenter mes deux rejetons.

Tout le monde se ligue pour m’encourager : le matin, Benito veille à placer mon “cahier à horreurs” près de ma cafetière. Il invente lui-même quelques abominations quand les miennes lui paraissent trop fades ! Le côté sadique de mes cauchemars le ravissent toujours. Il n’y voit sans doute rien de plus qu’un prolongement de ses jeux video et se rue sur mes dessins de monstrillons en rentrant de l’école.

Colette, elle, vérifie si mes dessins ressemblent bien à nos petits envahisseurs. Elle réclame des images chatoyantes.

Je ne sais toujours pas pourquoi Colette est la seule avec moi et les chiens à voir les Etres invisible, pourquoi pas Benito et Henri ? Je ne pense pas que les femmes possèdent des dons interdits aux hommes.

J’ai des traces de roue sur le dos, Henri croit que je me suis cognée dans le garage contre un pneu de secours. Claudie se moque de moi : je somatise d’après elle. Moi je sais que ce sont les stygmates de mon art. De l’art ?! Un art mineur, un tout petit art, mais qui peut faire du bien et de la peine, comme la chanson ou la bande dessinée.

Ecrire, c’est chiper du temps entre deux obligations et trois corvées. Aux caisses des supermarchés, devant le lave linge, le lave-vaisselle, la cuisinière, je griffonne. En me couchant, en lisant, en faisant ma toilette, en repassant. Après il me faut rassembler les feuilles volantes, les notes prises sur les listes de courses, au dos des magazines, sur des publicités, des bons de réduction. Je jette tout ça dans un classeur, et le dimanche, je trie. Cahin-caha ça prend forme. Une forme de plus en plus menaçante. Je mélange tout, ma vraie vie, mes cauchemars et l’invasion des trotte-menu. Croqués et coloriés, mes tracassins devraient me laisser tranquille, mais pas du tout. Leur nouvelle manie : jeter tous les objets dont je me sers. Plus particulièrement dans la salle de bain. J’attrape un flacon, je le repose, il vole aussitôt par terre ou sur un mur. J’ouvre une boite, hop, le couvercle s’en va valser alentour. Le temps passé à saisir, déboucher, refermer est multiplié par deux, en comptant le ramassage.

Il y a aussi les objets cachés ; disparus, replacés à des endroits inattendus. Les gens qui se croient maladroits feraient bien de réviser leur jugement, ils sont peut-être harcelés par des êtres perfides et sadiques.

Je ne comprends pas ce que réclament les miennes.

- V’nez donc vouair parr’ chez moué que j’vous explique, me dit un jour M. Brugnon par téléphone.

Je me demande d’où émane ce nouvel accent, peut-être la fréquentation d’un vin du terroir plus corrosif que les autres. Il me donne rendez-vous dans le rayon des spiritueux de l’hyper-Carrefour près de chez lui. Après m’être égarée comme d’habitude dans ce labyrinthe, je repère M. Brugnon, accroché à un chariot géant alourdi de bouteilles savamment sélectionnées.

- Vous n’imaginez pas, ma chère Madame, dit-il, même ici, il y avait une forêt autrefois. La forêt des créatures invisibles.

- Quel genre ? Comme des fées ? C’est pas des fées que j’ai chez moi, M. Brugnon, j’en suis sûre.

- Y en avait aussi, mais faut pas vous tromper, y a pas que des elfes et des fées dans les forêts enchantées, y a des êtres.

- Des hêtres ?

- Des z’ Etres ! Pas humains, mais des Êtres, des vrais Êtres, qui n’ont rien à envier à toutes les autres créatures visibles et invisibles du monde.

- Et alors ?

- Tenez, je vous conseille ce petit Bordeaux-là, même ceux qui n’apprécient pas le Bordeaux tombent raides dès qu’ils le goûtent. Je le mets dans mon chariot, vous le récupérerez à la caisse.

- D’accord, mais pourquoi me parlez-vous des Êtres ? C’est comme ça que vous appelez mes petits emmerdeurs ?

- Affirmatif mon adjudant ! Vos Êtres, ils veulent autre chose que vous aider à vendre des albums, vous savez ?

- Oui, je le sais, la preuve, ils en ont assez de poser, maintenant, je suis obligée de porter mes planches jour après jour au bureau de M. Grommeleck, sinon ils les détruisent !

- Quoi d’autre ?

- Ils exigent des décors de plus en plus compliqués, des palais, des extérieurs et des intérieurs spectaculaires. Je ne peux plus, M. Brugnon, moi je dessine pour les enfants, je ne suis pas Michel Ange ! Mon patron est mécontent, il me reproche d’avoir la folie des grandeurs, et maintenant il est à deux doigts de me virer ! En plus, vos Êtres, ils me mènent la vie dure, je suis au bord de la crise de nerfs. Que me veulent-ils à la fin ?

- Que vous leur rendiez leur forêt. Et leurs palais.

- Rien que ça ! Et comment ?

- A vous de voir ...

- Ce n’était pas la peine de me faire rouler si longtemps pour ça, M. Brugnon, vraiment, vous n’êtes pas sympa ! Vous auriez pu m’en dire autant par téléphone, hein ! Je vais être en retard à l’école, ma fille va chignoter, la maîtresse me passer un savon, vous êtes vache, M. Brugnon, vraiment, c’est pas chic !

- Attendez, voyons !

- Laissez-moi tranquille ! Et gardez votre Bordeaux, je n’ai pas le temps de passer à la caisse !

J’ai oublié le principal. Mettant mon amour-propre dans ma poche, je téléphone à M. Brugnon un peu plus tard.

- J’ai toujours votre bouteille, claironne-t-il, pas rancunier, je vous la garde pour la prochaine fois.

- Bon, oui, merci. Dites-moi, M. Brugnon, qui habitait votre maison avant vous ?

- Ah, mais personne, ma petite dame, j’ai acheté le terrain et je l’ai fait construire.

- Pourquoi nous l’avoir vendue dans ce cas ? Vous n’étiez pas bien ici ? Qu’est-ce que votre nouvelle maison a de différent ? Vous n’avez même pas changé de banlieue !

Silence.

- Alors ?

- Je peux bien vous le dire, maintenant, il y avait trop de chabanais là-dedans.

- Et vous avez cru que les nouveaux propriétaires ne s’apercevraient de rien ?

- En principe, oui. D’ailleurs, vous êtes bien la seule, non ? Votre petite famille ne s’est aperçue de rien.

- Faux. Ma fille les voit.

- Ah ah ah ! Je parie qu’elle n’a pas cinq ans ?

- Trois ans. Je ne vois pas ce que ça a de drôle.

- Rien, sauf que seuls les enfants en bas âge et les illuminés comme vous et moi peuvent pénétrer dans le monde invisible.

Illuminée. Voilà ce que je suis. Une ménagère de fond, selon les dires de ma meilleure amie Claudie ; ménagère de fond et illuminée, alors c’est tout ? Et mes mains, qui dessinent si bien ? Et ma tête, qui invente des histoires ? Un cerveau d’illuminée. Après tout, qu’importe. Les artistes sont des illuminés. Suis-je une artiste ? Une toute petite, une petite artiste. La petite artiste du château invisible de la banlieue de Fresnes.

La toute petite artiste sait aussi confectionner des gâteaux, chanter des berceuses, coudre des vêtements, mijoter des bourguignons. Retourner des crêpes, repasser des pantalons et des jupes plissées. La toute petite artiste illuminée-ménagère de fond sait composer des albums de contes et les illustrer. Et je t’emmerde Monsieur Brugnon de mes fesses. Toute seule elle se débrouillera, l’illuminée de la forêt des crapoussins.

(A suivre!)

 

 

dos nuit petite et grande jpg.jpg

 

 

BONNE NUIT, A DEMAIN !

 

19:31 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

26/02/2010

Feuilleton LES CELULLES ETOILEES Chapitre 20

carnav nuit.jpg

Chaque année, au Carnaval Vénitien de Remiremont, on rencontre des créatures échappées des contes, avec des visages peints qui laissent voir les vrais regards. Un rêve qui dure trois jours

100_1411 2.jpg

 

Une Fée du jour en robe de printemps

 

 

 

 

 

 

 

Fées de nuit jpg.jpg

 

Des Fées de la Nuit en costume de soleil

Mars est déjà là !

 

 

100_1425 2.JPG100_1363 2.JPG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Feuilleton

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 20

 

(Résumé : Trois personnages parés de beaux atours sont venus demander à Liliane de les dessiner. Notre illustratrice à domicile a de quoi s'occuper, entre les commandes de son patron, M. Grommeleck, les petites misères de son chien Idiot, et toute l'attention qu'elle donne à sa petite famille. L'aventure continue !)

 

Chapitre 20

GROMMELECK ET MARMOUSETS

 

- Mais c’est superbe !

- C’est pas Couventine et les boudins, remarque Benito.

- Et l’orphelin, relève machinalement Henri. Mais non, ça ne peut pas être ça ?

Il me regarde, réjoui :

- Tu lui as rendu, son manuscrit de merde ? Tu as bien fait !

- Et c’est quoi, alors ? demande Benito

- Oh Manman, s’extasie Colette, c’est mes petits amis !

- Ce doit être un sacré beau livre, pour qu’il t’inspire de si belles illustrations, dit Henri.

Je bafouille.

- C’est vrai M’an, je n’ai jamais rien vu d’aussi joli, dit Benito, d’habitude, c’est un peu... gnangnan tes dessins...

- Merci bien, je balbutie.

- Ses dessins ne sont pas gnangnans, rétorque Henri, mais les histoires qu’on lui impose, oui !

- Mais ça, c’est l’histoire à Manman, déclare Colette.

Les deux hommes m’ont dévisagée, perplexes. Je raconte ou pas ? Après tous mes rêves épouvantables, des visions diurnes ? Ils vont me prendre pour une vraie folle. Pas une seconde ils ne croiront à l’existence d’un monde invisible à tous sauf à moi, à Colette et à Idiot, j’ai déjà eu l’air dingo avec la prétendue dératisation du grenier.

- Ne me regardez pas comme ça, vous deux ! C’est juste une histoire pour Colette.

- Manman elle voit les minis, comme moi, insiste Colette, réjouie.

- Les minis ? T’es dingue, ma pauv’ fille, dit Benito.

Le minois de Colette se chiffonne, signe avant-coureur du déluge lacrimal.

- Laisse ta soeur tranquille, dit Henri.

- Je n’ai pas dit à M. Grommeleck que je n’avais pas fini ses illustrations.

- Mais tu t’en fous ! explose Henri, tu te rends compte ! Porte-lui ces merveilles et il te publiera, même si tu n’écris pas d’histoire autour ! Il ne regrettera pas Couventine et ses morpions.

Benito compulse mes illustrations avec enthousiasme.

- Ca ne ressemble pas du tout à des cauchemars. Raconte m’en un Maman, je suis sûr que tu peux en faire un dessin qui déchire.

Un petit pour la route :

“Liliane s’enfonce dans la boue à chaque pas. Devant elle, des rails traversent le marécage. Liliane a les mains liées derrière le dos et une écharpe l’empêche de respirer. Il faut sortir de ce bourbier, sinon les monstres vont la bouffer. Ils grouillent autour d’elle, prêts à mordre ses chevilles, à l’attirer vers les fonds de vase pour la dévorer tout entière. A chaque pas, Liliane s’enlise un peu plus. Elle entend un train vrombir au loin. Le grondement se rapproche, la locomotive apparait, précédée par un sifflement. Le train passe en hurlant. Liliane disparait dans la boue.”

- Voilà, tu vois ? Un album d’épouvante, ça me plairait bien. Autant que mes mangas sur les Dieux de la Mort, j’en suis sûr !

Je ne sais pas, mais j’en ai une d’histoire, à raconter, une histoire de tous les jours, une histoire vécue : la mienne. Celle d’une famille qui emménage dans une maison peuplée de petites personnes invisibles et tracassières ; celle d’une mère de famille qui est la seule à les voir. Je peux les reproduire, et peu importe si tout le monde n’y voit qu’une imagination débordante.

 

Quelques jours plus tard, l’affaire a pris forme, avec un dessin toutes les deux pages ; et comme ça ne me suffisait pas, j’ai esquissé quelques unes de mes atroces visions de la nuit.

M. Grommeleck a fait la tête quand je lui ai rendu le manuscrit de Couventine et l’orphelin sans les illustrations : “A deux semaines de la date limite ! Vous me mettez dans un embarras inimaginable, Liliane !”

Et puis, il a ouvert des yeux comme des soucoupes en découvrant mes myrmidons et mes monstres : “Mais quoi, mais qu’est-ce ? Vous travaillez pour quelqu’un d’autre ? Quel éditeur ? C’est insensé ? Et qui est cet écrivain pour qui vous dessinez si bien ?” Et tralali et tralalère.

Il a fallu une demi-heure et des milliers de questions pour qu’il comprenne que l’écrivain c’était moi et que mes dessins illustraient mon livre. Ce vieux borné s’étouffait, agité de sentiments contradictoires. Il commençait à me chauffer les oreilles.

- M. Grommeleck, si vous n’en voulez pas, je vais le porter à M. Jollimard.

- Quoi ? Ah mais non ! C’est moi qui vous ai découverte ! De toutes façons, leur pourcentage est ridicule, vous vous feriez estamper !

- Ben euh, je n’ai jamais gagné grand-chose ici non plus.

M. Grommeleck s’étouffait d’indignation. Il y a mis le temps, mais il m’a enfin gratifié d’un sourire pincé.

- Eh bien maintenant ça va changer, a-t-il déclaré.

Et comme si de rien n’était, il a entrepris de me bassiner avec le titre, la couverture, le format, le tirage, le prix de vente, la tête du client et l’âge du capitaine.

- Je vais y penser, M. Grommeleck, merci. Je vous laisse les dessins?

- Mais oui, Liliane. Je vais vous donner des photocopies couleurs. Ah mais, vous ne l’avez pas tapé à la machine? Savez-vous vous servir d’un traitement de texte?

Ma parole, ce grigou centenaire va m’apprendre aussi à composer un numéro de téléphone ou à appuyer sur un interphone. J’ai eu droit à un pot à la brasserie du coin, pendant que sa secrétaire se chargeait des photocopies. M. Grommeleck était surexcité, ses pupilles sautillaient comme des machines à sous. Je ne savais pas si j’allais toucher le pactole, mais j’ avais hâte de rentrer à la maison prendre mes chéris dans mes bras.

 

(A suivre)

 

 

12:31 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

25/02/2010

feuilleton LES CELULLES ETOILEES Chapitre 19

 

costume Remir jpg.jpg

Au Carnaval vénitien de Remiremont, deux fées se promènent et nous enchantent

 

Feuilleton

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 19

TROIS POUCINETS

Je L’ai attendu. Il n’est pas revenu. J’ai fait semblant de dormir, immobile. J’ai guetté ses petits pas sur moi. Viens maintenant, je dois te voir, où es-tu ? D’où as-tu surgi ? Montre-toi, Diablotin, explique-moi ce qui se passe. Je me suis assoupie.

A mon réveil, rien n’avait changé. Pas de diablotin. Pas non plus de petites créatures sarcastiques autour du lit.

Je me suis levée. Pas pour contenter ma famille, encore moins pour dessiner Couventine et son orphelin débile, mais pour Idiot.

Je l’entendais geindre du fond de mon lit, il n’y avait que lui et moi dans la maison. Au lieu de rester bien sage sur le canapé du salon à cuver ses médicaments, Idiot s’était traîné au premier et couché devant ma porte. A part le fait qu’ils m’empêchaient de dormir, ses gémissements me fendaient le coeur.

Je me suis extraite de mon lit, abandonnant le début d’un rêve sans queue ni tête. Des crayons pleins de dents livrant bataille à des pinceaux-ciseaux. J’ai ouvert la porte. Idiot a tourné ses yeux mourant vers moi, sans me sauter sur le poitrail comme d’habitude. Je l’ai ramassé tant bien que mal, gros tas de poils brûlant de fièvre, et suis descendue avec lui. Non seulement j’ai réussi à lui faire renifler une inhalation, mais à lui badigeonner les amygdales avec un coton tige. Idiot devait vraiment être mal en point, car il s’est laissé moucher, nettoyer les yeux et instiller du collyre sans sourciller. Tant que j’y étais, je lui ai concocté une tisane à la Claudie, et il l’a avalé comme un condamné à mort son dernier grog. Je me suis préparé du thé et tous les deux nous sommes allés nous pelotonner sur le canapé. “Wif” a fait Idiot en désignant la télé d’un mouvement du menton. Je l’ai allumée, j’ai zappé jusqu’au “Wif” suivant et il s’est mis à regarder “Vingt mille ans sous les verrous” ; à chaque apparition de Bette Davis, Idiot haletait, preuve de son bon goût. Ce chien est plein de ressources.

Ca m’a requinquée, je me suis plongée dans la lecture de Couventine. Si un pauvre chien grippé était capable d’apprécier un film de prison, alors moi je me devais de dénicher les bons côtés d’une histoire minable. Peine perdue. “Couventine et l’orphelin” était bel et bien une flaque putride, rien de mieux.

- Qu’est-ce que je vais devenir, mon chien-chien ?

- Brouf ! répondit Idiot.

Sa patte droite s’abattit sur une page du livre.

- D’accord, lui dis-je.

Je m’installai à ma table à dessin et illustrai le passage choisi par Idiot. Couventine erre dans les rues de Paris. M. Grommeleck veut du monstrueux ? Je vais lui servir la Cour des Miracles. On verra si la prochaine fois il me redonne une histoire de “Riri et Roro vont en bateau” comme dit Henri. Pourquoi ne me confie-t-on jamais une nouvelle édition de Frankenstein, de Dracula ou de Dr Jekyll et Mr Hyde ?

J’étais en train d’esquisser les boyaux du Forum des Halles, avec des mendiants empilés façon misère dans les rues de Calcutta, quand la foudre s’abattit sur ma tête.

Ah, je les croyais loin ceux-là. Grossière erreur. Les Incroyables et Merveilleuses miniatures étaient de retour. Une espèce de prince haut comme trois pommes s’assit sur mon dessin. Il m’arracha mon crayon et le cassa en deux. Ses manches à gigot bruissaient de ce feulement propre au taffetas, son chapeau à plumes balayait l’air et sa grande cape de velours détruisait l’agencement maniaque de mes tubes de peinture.

- Brouf ! redit Idiot sans bouger de son coin.

Je n’aurais pas dû me lever de mon lit, j’aurais laisser cet idiot d’Idiot agoniser devant ma porte, j’aurais dû oublier jusqu’à l’existence de Couventine et me gaver de somnifères.

Une princesse vêtue d’oripeaux multicolores, d’une robe à paniers et d’une coiffe digne des Merveilleuses du Directoire se cala entre mes mains. Je tentai de les récupérer pour essuyer mes yeux pleins de larmes, mais elle me retint de ses menottes minuscules, couvertes de bagues et de bracelets clinquants. “Pff” fit-elle de sa bouche ronde, et une poussière dorée voleta devant mon nez. J’éternuai et chignai derechef.

Un troisième personnage, grand comme une poupée, affublé de gaze, de tulle et de mousseline, se coucha sur le papier à dessin et roula un crayon neuf entre ses pieds chaussés de fourrure. Les trois marmousets baragouinaient dans leur langage inconnu, frais et léger comme des chants d’oiseaux, strident par instants, mélodieux à d’autres. J’en avais la chair de poule.

Le crayon neuf atterrit entre mes doigts, et sous mes yeux stupéfaits, les trois compères prirent la pose, voluptueusement installés sur le bord supérieur de la table, un sourire aguicheur sur leurs jolies lèvres carminées. D’un geste gracieux, ils m’engagèrent à les reproduire.

Sur l’écran, derrière moi, Spencer Tracy étreignait Bette Davis et tous deux échangeaient un baiser passionné. Idiot ronronnait d’aise. Je voyais tout ça dans le grand miroir posé sur la cheminée devant moi. Ils existaient bel et bien, mes trois modèles, au contraire des vampires et des hallucinations, ils se reflétaient, tout comme mon air hagard, le crayon dressé dans une main et mon regard incrédule. Je n’avais pas le choix. Et même si je l’avais eu, je n’aurais pas pu résister.

Je les ai dessinés. J’ai colorié leur visage, leur peau, leurs costumes. J’ai donné à leur image un aspect velouté et chaud. J’ai voulu qu’ils soient sur le papier aussi beaux qu’en réalité. Quand le dessin fut terminé, ils le contemplèrent, échangèrent quelques pépiements et disparurent.

Jusqu’au retour de ma famille, je demeurai hébétée, collée contre mon chien, les yeux rivés comme lui sur le film de fin d’après-midi, “Servitude humaine”.

(A suivre!)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10:17 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

24/02/2010

feuilleton Les Cellules Etoilées Chapitre 18

 

ours bleu jpg.jpg
Et un petit ours pour vous souhaiter le bonjour !

Feuilleton

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 18

 

LE NEZ D’IDIOT

Idiot est malade. Il tousse il crache il pleure. Il a mal au ventre, il refuse de manger. Claudie me prodigue des conseils ridicules : lui administrer des billes homéopatiques, lui préparer des tisanes bio. Moins farfelue, la Dame au cocker m’indique l’adresse de son vétérinaire à Antony. Elle a pris l’habitude de passer devant chez nous l’après-midi. Elle parle peu mais bien.

“Votre chien n’a rien de contagieux” a dit le véto, essayez les inhalations, mettez-lui des gouttes dans le nez, nettoyez ses oreilles, faites-lui avaler ce sirop et videz ces gelules dans sa pâtée.” Voilà qui est clair. Si Idiot ne me mord pas, j’aurai de la chance.

- Maman, tu racontes plus rien, remarque Benito un matin, et tes beaux rêves ?

- Je ne me rappelle plus, mon poussin, j’ai trop de choses en tête.

- Maman n’rêve plus ? s’étonne Colette, la cuillère en l’air.

Henri m’observe avec inquiétude.

- Qu’est-ce que tu fais de tes journées ?

- Rien, tu sais bien, je me tourne les pouces devant la télé en m’empiffrant de loukoums.

- C’est quoi des loukoums ?

- Les enfants, préparez-vous, c’est l’heure de l’école, fait Henri, qui sent la tempête se lever.

- Alors, que se passe-t-il ?

- Ca.

Je lui colle le dossier Couventine sous le nez. Henri fronce le nez en découvrant le titre, il s’étrangle à la première page, il dit : “Je me sens mal” à la troisième, il fait mine de vomir à la quatrième.

- C’est ça que tu dois illustrer ?

- Ben oui, et je n’arrive pas à m’y mettre.

- Ca ne m’étonne pas.

Nous discutons un moment sur l’opportunité de jeter ce manuscrit à la tête de M. Grommeleck. De lui expédier une lettre anonyme. De lui envoyer des tueurs. Du dégueulis dans un paquet - cadeau. De le brûler en place publique. Le manuscrit, pas lui. D’estropier l’auteur à vie. De détruire les locaux de la maison d’édition. De remplir de fumier l’appartement de l’auteur. De partir à l’étranger sans prévenir personne. De réclamer avec fermeté un autre livre à illustrer.

- Commençons par là, propose Henri.

- Il n’y a rien d’autre pour vous en ce moment, Liliane, affirme M. Grommeleck, je ne comprends pas pourquoi vous vous braquez ! C’est une belle histoire. Songez au défi que représente un tel travail pour une artiste telle que vous.

- Herculéen, me souffle Henri.

- Ca ne m’inspire pas, M. Grommeleck, je n’y peux rien. Et d’ailleurs pourquoi m’avez-vous dit qu’il y avait des monstres dans ce livre ? Je n’y vois que des enfants purs et sans reproche.

- Ah ah ! Un peu d’imagination, Liliane, c’est leur entourage qui parait monstrueux, je compte sur vous pour jouer sur le contraste entre leur physique angélique et la dure réalité de la vie.

- Pour des lecteurs de huit ans ? Et si je dessine des clodos qui vomissent dans les caniveaux ? Des gangs qui se tranchent la gorge ou qui se mitraillent dans les rues ? Des viols collectifs ? Des manifestations qui tournent à la guerre civile ? Des chats crevés sous les voitures ? Des rats dans le métro, des cafards dans les cuisines ?

- Quelle vision de notre belle ville ! proteste M. Grommeleck, allons voyons, vous êtes en pleine dépression, Liliane, enfin !

- C’est votre Couventine et son orphelin qui me dépriment M. Grommeleck, je ne devrais peut-être pas accepter ce manuscrit.

- J’ai confiance en vous, commencez, il n’ y a que le premier dessin qui coûte. Quant aux monstres, vous pouvez toujours reproduire une ou deux gargouilles de Notre-Dame, un passage du livre se déroule dans notre belle cathédrale. Les gargouilles n’ont jamais terrifié des enfants de huit ans.

Des gargouilles. Toi-même vieux schnock, je vais t’en fout’ moi des gargouilles.

- Aujourd’hui, je ne travaille pas, dis-je à Henri. Débrouillez-vous tous, moi je me couche et je dors jusqu’au printemps.

J’ai dû me conduire ainsi une fois en quinze ans. Henri ne me croit pas, il a oublié. En une journée, la vaisselle avait débordé de l’évier, la poussière envahi la maison, le linge sale triplé, aucun petit plat n’avait mijoté dans la cuisine, pas une poubelle n’avait été vidée, il n’y avait pas de pain frais, le courrier n’avait pas été décacheté, et tout à l’ avenant. Ca l’avait secoué. Mais il a oublié. Ce soir ce sera pareil. Je me couche. Je ne me lèverai pas.

(A suivre !)


 

17:12 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

23/02/2010

feuilleton Les Cellules Etoilées Chapitre 17

pingouins glace jpg.jpg

Voici deux petits pingouins joyeux pour éclairer un jour de pluie !

 

Feuilleton

 

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 17

 

PAGAILLE CHEZ LES MARTIENS

Comme un seul homme, les hiboux ont tourné la tête vers moi. Ils ont ricané. Je suis tombée dans les pommes.

Quand je me suis réveillée, la nuit était tombée. Henri m’épongeait le front avec un gant mouillé et un docteur vérifiait ma tension.

- La voilà, elle se réveille !

- Où sont-ils ? ai-je balbutié.

- Tout le monde est parti, ma Liliane.

- Les enfants ?

- Ils dorment, ne t’inquiète pas, tu nous as fait une de ces peurs.

- Il faut qu’on déménage.

- Quoi ? glapit Henri, mais on vient d’emménager !

- Y a trop de monde ici.

- On est seulement quatre, je te signale, cinq avec le chien, on restera cinq n’importe où ailleurs ! Reste couchée, je t’apporte une aspirine.

Henri et le docteur échangent des regards navrés. Le docteur s’en va.

Idiot saute sur le lit et se cale contre mon dos.

J’aventure un coup d’oeil alentour : pas de hiboux, pas de souris qui rit, pas de trotte-menu.

- Je ne dormirai pas si tu ne viens pas avec moi.
Henri consent et bientôt c’est le matin.

Claudie et ses clientes ont tout rangé dans la maison, je n’ai plus qu’à m’attaquer à Pastor et les Martiens. Le dernier dessin, ce sera le dernier. Un grand café grec et on y va.

- Tu en fais une tête, me dit Henri le soir en rentrant, ça ne va pas mieux?

- Si si.

- Bon, j’ai une de ces faims ! Qu’est-ce qu’on mange ?

- Ben euh rien.

- Ah bon. On n’a qu’à faire des pâtes. Mets de l’eau à chauffer, j’arrive.

De la cuisine, je l’entends qui chante sous la douche : “Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux, Ramona, nous étions partis tous les deux ...” Pas vraiment actuel, le répertoire. L’eau frémit, et maintenant la chanson a changé : “Sorry Mama, I never want to hurt you, gna gna gna gna gna, gnagnagna gna gna...” Pas besoin d’allumer la radio.

- T’as fait du riz, je vois du riz, là ! s’exclame, alarmé, mon petit mari dans son peignoir.

- Ben non, j’ai fait des pâtes.

- Pourquoi je vois du riz là ?

- S’il est là, c’est qu’il est pas dans la casserole ! Dans la casserole, il y a des pâtes qui bouent.

- Ah bon, ouf ! “Vous permettez Monsieur, que j’embrasse votre fille, rhin hin!” Je vais mettre la table.

Pop, fait le bouchon de la bouteille de Bergerac.

- Tu vas voir ça, ma poulette, du velours pour ton gosier ! C’est la fête des vins chez Auchan, je suis passé devant.

Benito se pointe, un ballon sous le bras.

- Pa’ tu viens jouer avec moi ?

- J’arrive ! Combien de temps les pâtes ?

- Dix minutes, ne traînez pas !

Colette arrive, la bouche en coeur :

- Manman, ton dessin, il est bizarre.

Bizarre. S’il n’était que ça. Il n’y a pas un seul Pastor sur ma table à dessin. Pas non plus de Martiens autour de lui. Rien qu’un magma de couleurs répugnantes sur des formes hideuses.

- Ce n’est qu’un essai de couleurs, ma chérie, pas un vrai dessin.

Comment aurais-je pu dessiner quoi que ce soit? Je travaillais, tranquille, au coeur de l’après-midi, le seul moment où tout le monde est à son poste et moi au mien. J’avais à peine esquissé une silhouette qu’un flot de créaturettes s’était élancé sur ma table, ma tête, mes genoux et mes mains. J’ai eu beau les disputer, les secouer, les taper, rien ! Ils s’incrustaient, les microbes, ils renversaient mes flacons, écrasaient mes tubes de peinture, déchiraient mes calques et mes brouillons. Hors de moi, j’ai pris mes affaires et me suis installée dans le jardin. Même topo. Idiot devenait fou, impossible de le laisser bramer à tous vents, les voisins finiraient par appeler la police. Retour à l’intérieur. Au coeur des myrmidons.

Jamais je ne réussirai à finir ce maudit bouquin. Une seule illustration et ce devrait être la quille, crénom ! Plus que quelques jours avant de la rendre à M. Grommeleck.

- Super tes pâtes ! s’extasie ma petite famille.

- J’ai mis des tomates fraîches et du basilic.

- Manman elle a fait des pâtés aujourd’hui, déclare fièrement Colette.

- Comme à la plage ? s’étonne Benito.

- Nan, dit Colette, reniflant d’allégresse, comme moi quand je fais des beaux coloriages.

- Purée, fait Henri, ça doit être beau.

Et voilà les grandes eaux. Mon trio m’entoure, affolé, on me tend des mouchoirs, plus sales que des peignes, ma fille pleurniche par solidarité, mon fils a une quinte de toux, mon mari essaie de les écarter pour me serrer dans ses bras. Je leur montre la flaque qui tient lieu de dernière illustration de Pastor et les Martiens.

- Ouah, fait Benito ravi, le dégueulis d’enfer !

- Caca, pleure Colette, caca.

- Rouf rouaf, grince Idiot, emmêlé dans nos cagnes.

- Allez jouer, les enfants, ordonne Henri, sortez ce chien de nos pattes !

- Je n’arrive pas à travailler ici, tu vois ce que ça donne ! Je me suis même mise dans le jardin, ça n’a pas marché.

- C’est rien ça, c’est le stress. Tu restes trop à la maison. Va à la bibliothèque, ou chez Claudie, ou ... dans un des ateliers de M. Grommeleck.

Pas bête ça.

J’ai passé trois jours dans les locaux de la maison d’édition. A la maquette, on m’a donné un petit coin, et j’ai terminé mon dessin. M. Grommeleck buvait du petit lait.

- Je vous ai toujours encouragée à intégrer notre belle maison, me répétait-il, ah ces artistes, pas moyen de les raisonner. Vous voyez, ce n’est pas si terrible, la vie de bureau.

Pour trois jours, oui, mais pour toute l’année et les années à venir, non.

Nous avions déjà eu cette discussion.

- Et votre maison ? Vous êtes bien installée maintenant ? s’inquiète M. Grommeleck.

Je me demande ce que ça peut bien lui faire ; il me tend un manuscrit.

- Vous allez vous régaler, affirme-t-il, vous qui aimez les monstres, voilà de quoi faire.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Un nouvel auteur, claironne M. Grommeleck, c’est pour vous !

J’ai autant envie de connaître ce nouvel auteur que de me baigner dans un égoût. Sur la couverture trône un titre destiné à faire frétiller les petits de huit ans et à rassurer leurs parents sur la moralité de leurs lectures : “Couventine et l’orphelin”. Je meurs. J’agonise. Je rends le dernier soupir.

- C’est une plaisanterie, balbutiai-je.

- Liliane, vous allez rire, c’est ce que j’ai dit quand on m’a passé ce manuscrit ! Eéééééet puis, ma foi, j’ai compris qu’en ces temps de laxisme, un peu de morale conventionnelle ne ferait pas de mal à nos chères têtes blondes ... ou brunes, excusez cette expression malheureuse, réductrice...

M. Grommeleck s’empêtre, accroché à sa quête permanente du politiquement correct.

- J’en fais quoi ? lui dis-je, glacée.

- Une illustration toutes les deux pages, vous verrez, comme d’habitude c’est calibré, les emplacements bien définis par rapport au texte ...

- Combien de dessins et quel délai ?

- Environ une vingtaine. En couleurs bien sûr ! Gouache, à-plats, pas d’aquarelle, vous avez trois mois.

J’ ai souri jaune, l’ai remercié et ai regagné ma petite maison. Faut gagner sa vie. Même en dessinant une Couventine et un orphelin. Sans même le lire, je parie qu’elle recueille un bébé devant une église ou un truc dans le genre. J’ai déjà la nausée.

(A suivre!)

 

10:26 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

21/02/2010

feuilleton Les Cellules Etoilées Chapitre 16

 

Feuilleton
LES CELLULES ETOILEES
Chapitre 16
johann_heinrich_fussli_pesadilla.jpg

La petite Fée d'hier était de moi, le tableau ci-dessus est d'Heinrich Füssli, il m'évoque bien le diablotin qui est venu réveiller Liliane au début du feuilleton, et ce qu'il y a autour ressemble à un rêve, le tableau s'intitule d'ailleurs Le Cauchemar !

Faites de beaux rêves en lisant la suite :

 

16 - LA FETE AUX NEUNEUX

Le dernier croquis de Pastor et les Martiens est fini.

Il trône sur ma table à dessin. Trempé, émietté. J’ai renversé toute la cafetière dessus. Je m’étais dépêchée, j’avais calculé au plus serré, je voulais tirer un trait définitif sur ce crétin et ses petits hommes verts. Me concentrer sur la journée de samedi. Un grand jour : je reçois.

Et il va y en avoir du monde ; toutes les bonnes femmes du quartier vont se pointer, entraînées par Claudie, qui s’est décrétée depuis quinze jours, “Conseillère Beauté” ! Avec sa mallette bleue à fleurs, elle va de pavillon en pavillon, déballe ses produits, asperge de parfums ses futures clientes. Elle les maquille, leur file des échantillons de crèmes, les persuade qu’elles vont ressembler à des top models en se tartinant de gels anti-cellulite et de pommades remonte-seins. Son credo : “des raffermissants raffermissants.” A la voir aussi pimpante, une vraie femme-sandwiche pour une marque de cosmétique, les nanas tombent toutes dans le panneau.

Chaque semaine, Claudie organise un rassemblement chez l’une ou l’autre de ses victimes. Ce samedi, c’est chez moi. Il vaut mieux dire “chez nous”, parce que, tuile suprême, Henri aussi a prévu une réunion aujourd’hui à la maison. Ca ne lui suffit pas de pratiquer la réunionite aigue à son bureau, il ramène un groupe de bonshommes à la maison, un samedi, sous prétexte que leurs bureaux sont hors d’usage. Ils sont inondés. Comme notre cave.

J’ai déjà la migraine. Pastor et ses derniers Martiens attendront. A dix heures, les filles vont arriver. Il faut rassembler les débris de ce fichu dessin pour le recopier demain, il faut que la maison soit vaguement en ordre, mes planches à l’abri des éclaboussures de crèmes et de parfums, mes palettes de couleurs des sacs à main et des vestes de ces dames ; le chien devra avoir avalé sa pâté et fait pipi ; si seulement il piquait un roupillon pendant le ramdam. Il faut tenir les enfants éloignés, les envoyer chez leurs copains, si les mères les acceptent !

Il faut prévoir : des chaises, des verres, des boissons, des cafetières pleines, de l’eau qui bout en permanence pour les thés et les tisanes, des tasses, des sous-tasses, des petits gâteaux. Des serviettes en papier. Des cendriers. Des petites cuillères, des couteaux arrondis, au cas où ces messieurs-dames décident de se trancher les veines dans un élan d’ égarement.

- Et des apéros, ajoute Henri, qui ne perd pas le nord. Mes collègues seront sûrement là vers onze heures, ils ne boiront plus de café à cette heure-là, ils voudront du whisky, du Martini, de la vodka...

- Quoi, tout ça avant le déjeuner ? Et où allez-vous manger ?

S’ils s’installent ici pour la graille, ça va être la panique totale.

- T’en fais pas, si on a faim, on ira à la brasserie, à Antony.

- Y a rien à Fresnes ?

- C’est plus grand à Antony.

- Mais alors pourquoi ne pas faire la réunion dans la brasserie ?

- Ah euh, j’avais pas pensé. Mais c’est plus sympa ici, non ?

Moui, avec un bataillon de piailleuses excitées par leurs fioles et leurs anti-rides.

Evidemment, les mecs vont encombrer la rue et le quartier de leurs grosses bagnoles, avant de mettre la pagaille dans tout Antony pour se garer devant la brasserie. Ils possèdent tous des BMW, des Mercedes, des breaks, l’un d’eux roule dans une camionnette Chevrolet, comme les ploucs américains, et un autre s’est payé un Humvee, on se demande à quoi bon, dans Paris. Henri m’affirme qu’il n’a ni bazooka ni lance-missiles dans son tank, et il s’en va disposer des verres à apéritifs sur un plateau en inox.

Idiot n’arrête pas d’aboyer ce matin, Colette geint, Benito est énervé comme une puce. Henri brasse de l’air et des papiers, il les éparpille sur la table de la salle à manger, comme dans une salle de conférence. Il m’a piqué des crayons et des blocs et a disposé des carafes d’eau comme pour un vrai débat d’affaires.

Et nous, les filles ? On n’a plus qu’à se cantonner dans la cuisine. S’il ne pleut pas, j’ouvrirai la porte du jardin et on s’ étendra jusqu’à la grille. Pourvu qu’Idiot n’ait pas déposé trop de colis intimes dans l’herbe.

Première sonnerie.

C’est Claudie. Battle-dress en satin, talons plate-forme, chignon choucroute, top à dentelles laissant apparaître son nombril et ses plaquettes de chocolat. C’est honteux. Quand donc ma meilleure amie, cette greluche, garce, trouve-t-elle le temps de faire des abdominaux?

Ses chiens se roulent sur l’herbe, s’ébrouent et foncent droit sur le canapé du salon. Idiot abandonne son écuelle, dresse ses babines dégoulinantes, aboie comme un forcené et leur saute dessus. Ca commence bien.

Deuxième sonnerie.

C’est la Dame au cocker. Bon sang, celle-là, je ne connais même pas son nom, mais elle doit croire qu’ici c’est le chenil du canton, parce qu’elle aussi, elle trimballe son clébard. L’animal se sent en pays de connaissance, il renifle les plantations une à une et les arrose, histoire de leur filer un coup de fraîcheur. Tandis que les animaux se coursent en vociférant, une voix lamentable s’élève, provenant de l’étage : “N’importe quel taudis ... Solitude, habitude ... personne ne m’aime ... Je suis né dans un monde austère, plus lugubre qu’un monastère ...” Mais que se passe-t-il ?

- Benito !

- Pourquoi tu cries ? dit Henri, le nez dans un dossier.

- Ton fils !

Et ça continue : “On en sort abîmé, on en sort sali ... cette douleur, écoute-la ... vallée de larmes ...”

- STOP ! Benito, descend !

Benito n’écoute que du rap. D’habitude. Où a-t-il dégoté ça : “Face aux grandes étendues de la misère humaine ... les tympans qui saignent ...” ?

- Arrête !

Les chiens hululent, Henri grogne, Claudie et la Dame au cocker caquètent, les flacons de cosmétiques s’entrechoquent ; la sonnette n’en finit plus de carillonner, et ma Colette se met à sangloter, une poupée aux jambes déchiquetées dans les bras. “Aux Chrétiens écartelés, au divin dissimulé, entre les brûlures du sel ...”

- Benito ! Arrête ton crincrin !

Mon fils surgit enfin, la surprise de l’innocent baignant son visage angélique. Je hais les enfants. Je hais mes enfants. Je me hais. Je hais les chiens, je hais les amis, je hais les maisons, je hais la famille, je hais les réunions. “La trahison et le coup bas, la trahison et le verglas, y-a-t-il un bonheur ici-bas ?”

Y aurait-il des calmants, ici-bas ?

- Qu’est-ce que t’as foutu du Ricard ? harponnai-je Henri.

- Quoi du Ricard ? Ca fait vulgaire, je vais leur servir du whisky, du Martini, de la Zubrowka...

- Merde, Henri ! Du Ricard, donne-moi du bon vieux Ricard des familles tout de suite! Un grand verre, avec des glaçons et pas d’eau.

Mon chéri ne discute pas. Il me tend le poison salutaire.

Vingtième sonnerie. Des hommes prennent possession de ma maison. Un vrai défilé de mode : les uns en costume-cravate, les autres en jean et chemise aux pans sortis, d’autres encore en tenue militaire de bazar, pantalons à multipoches, il y en a même un avec un débardeur et un bandana émergeant de sa poche arrière.

Ils ont des grosses voix, ils parlent fort, ils prennent toute la place.

Claudie et la Dame au cocker minaudent comme des grues en chaleur.

Je les pousse vers la cuisine :

- Remballe ton fourbi, ma vieille, le salon c’est pour les mecs, nous c’est cuisine et communs.

- “Communs”, pouffe ma copine toute rose à qui déjà trois jules font de l’oeil.

- Ouais, allez dégage de là, les hommes ont une réunion d’affaires.

- Faut faire le service?

- Je vais t’en fout’ moi du service, va ranger tes babioles, je vais ouvrir la porte.

Enième sonnerie.

Un flot de femelles fait le siège devant les messieurs congestionnés.

- Ca va être dur de travailler dans ces conditions, me glisse Henri, inquiet.

- T’en fais pas, je vais fermer la porte.

Là-haut, Benito a relégué Gérard Manset à sa place, dans mes disques à moi, et l’a remplacé par les invectives scandées dont les plus jeunes se repaissent. “La sauciété, nique les tous, saucial, saucial, tu m’ arraches... La bône, elle est bône...” A sept ans. Quelle misère.

La table de la cuisine est envahie de pots, de flacons, de pinceaux. Le plan de travail fait office de présentoir, ainsi que l’évier, le dessus de la cuisinière et le frigo. Les bonnes femmes trépignent d’impatience. Pour se rendre intéressante, la meute des clebs gratte la peinture des plinthes. J’ouvre la porte qui donne sur le jardin, et comme d’un placard trop rempli, un lot de personnes s’effondre sur l’herbe. On me piétine mes liserons et mes mauvaises pousses, tandis que les chiens déterrent des taupes imaginaires et enterrent leurs os en peau de bufle. Pas besoin de tracteur ou de charrue, je vais me retrouver avec un champ fraichement retourné en moins de deux. Si je plantais des poireaux ? Des carottes ? Des salades ?

- Et qu’est-ce que t’en penses, Liliane ?

Vingt paires d’yeux me strient le front.

- Hein ? De quoi ?

Claudie sourit patiemment :

- De la crème anti-flasque que je t’ai fait essayer la semaine dernière ?

Les clientes écument de concupiscence. Leurs bajoues vont-elles remonter ? Leurs rides se résorber ? Leurs gueules cesser d’afficher cet air niais ?

- Ben euh, c’est bien.

Soupirs de soulagement. Le sourire de Claudie se crispe un peu.

Un des hommes apparait la bouche en coeur, pour réclamer des glaçons. Cinq minutes plus tard, un second se pointe, soi-disant qu’Henri aurait oublié les cacahuètes. C’est fou ce que la cuisine les attire, ces piliers de bureau ! Enfin, tout le monde ayant récupéré un bimbelot, les deux métingues battent leur plein, et tout semble rentrer dans l’ordre.

Erreur : saisis d’une rage soudaine, les chiens aboient à tue-tête, avec une frénésie inexplicable, ils se ruent contre les murets du jardin, se cognent le crâne contre la clôture, ils effectuent des sauts périlleux, des double saltow, on se croirait en plein championnat de patinage sur boue. Tous les “Silence ! Allez couchés ! Idiot, viens ici ! Au pied ! Tais-toi ! La ferme ! Vos gueules !” restent sans effet.

La moitié des nanas sort contempler le champ de bataille, l’autre moitié, subjuguée par les démonstrations de Claudie, s’affaire autour des cosmétiques. Le passage des chiens comme autant d’ouragans ne les ferait pas broncher d’un fard. Et brusquement, je comprends.

Tout autour du jardin, ils apparaissent, les crapoussins, les mistoulinets. Une petite couleur, un orangé, un rouge, un bleu claquant. Du vert violent, du jaune éclatant, toutes les couleurs de l’univers se déploient, carrés et tourbillons de tulle, de voile, de transparences scintillantes. Les oripeaux luxueux et baroques de mes myrmidons s’enroulent au gré d’un vent capricieux qui défie les lois de la nature. Des dizaines, des centaines de trotte-menu ont quitté l’ombre d’un invisible palais, d’un pays imperceptible aux humains. Sauf à moi. Et aux chiens.

Et peut-être bien à Colette.

Elle rit la pitchoune ; elle agite ses mimines vers les demi-portions, elle leur souhaite la bienvenue. Pire que tout, elle est déjà annexée : sur sa tête est installée une souris qui rit et qui lit un livre microscopique en se grattant le ventre. Telle l’héroïne d’un de mes livres d’enfant, Colette devient la petite fille aux chiens ; les quatre molosses en guise de bouclier, elle s’avance au coeur de la féerie, secouée d’éclats de rire, la Souris qui rit perchée sur ses bouclettes.

Les pichots s’égaient dans le jardin, traversent la cuisine, s’évaporent dans les plinthes et réapparaissent. Alertés par le remue-ménage, les messieurs d’Henri viennent aux nouvelles, tout sourires, ronds de jambe à l’appui pour charmer les fifilles. Aucun d’entre eux ne distingue les microbes empanachés ; en revanche, ils ne perdent pas l’occasion d’aguicher les dames. L’affaire tourne au cocktail bon enfant. Tout le monde se sert un verre, Henri distribue des glaçons.

Le rire déployé, Colette trotte partout, entourée par les chiens et les mingelets qui envahissent à présent le salon ; ils se perchent sur les épaules des mecs et fouillent dans les produits de beauté qui voltigent en tous sens. “Quel courant d’air !”, remarquent les bonnes femmes.

- Tu as chaud, ma Liliane, s’inquiète Henri, tu es toute rouge, viens t’asseoir, prends un verre, là. Mais qu’ont-ils donc ces chiens ? Colette, arrête de les taquiner !

La Souris qui rit est allongée comme dans une chaise-longue sur la tête de ma fille. Elle agite ses pattes avant, ravie de sa lecture. Que lit-elle bon sang ? ! Trois hommes dans un bateau ? Les Pirates du Silence ?

Et revoilà mon Benito, que je croyais calmé ! De sa chambre, porte ouverte pour en faire profiter l’humanité, émane une nouvelle bouffée d’optimisme : “Ainsi les choses passent, et les quartiers se vident, et lui revient livide, le menton creusé, la barbe de deux jours, vous le verrez passer, sur le banc glacé attendre le jour ...”

Cette fois, je monte. Benito, ahuri, recule devant sa mère en furie. Eteint, le lecteur de CD ! Rangé, “Revivre” ! Au dodo, Gégé, tu es à moi, dans les grands moments de solitude, pas un phénomène de kermesse! Interdit, Benito, de toucher aux musiques de maman ! Va te coucher ! Mais M’an, c’est pas la nuit ! Tais-toi, marmouset, va donc jouer chez Mounir ! Mais M’an, c’est pas possible, il est chez sa grand-mère ! M’en fous, va jouer dans ta chambre ! Mais j’y suis ! Alors restes-y ! En silence ! Mais M’an, j’embête personne !

Et mon grand petit garçon a les larmes aux yeux. Alors je l’entraîne dans la cuisine, où toutes les femelles l’accueillent comme le dernier homme sur terre, l’embrassent, le cajolent, lui donnent à boire, lui tartinent un sandwich, le prennent dans leurs bras, lui tripotent les cheveux, lui pincent les joues, s’extasient sur sa beauté, et : “Il va en faire chavirer des coeurs plus tard ! Il les fera toutes tomber, les pauvres ! Ca va être un beau gars, ça ! Une merveille de la nature !”

Je vais leur en coller moi, des merveilles de la nature.

Couvert de rouge à lèvre, lassé d’être l’attraction du moment, mon fils se retire dans le salon déserté et se plante devant la télé, un gros bol de glace sur les genoux. Un de moins à surveiller. Et pendant ce temps-là, la réunion d’Henri a complètement éclaté. Les types sont en pleine opération rentre-dedans avec les chipies de la beauté, des couples voguent dans le jardin avec leurs verres et leurs amuse-gueule, dames et messieurs s’étalent sur les touffes d’herbes épargnées par les quadrupèdes, c’est la garden-pââârty chez les Liliane-Henri, ma chouère ! Claudie est aux anges, elle a récupéré des tas de commandes, sa cagnotte se remplit, son carnet de reçus déborde, comme ma poubelle bourrée de cotonnets et de mouchoirs en papier. En fait, tous les êtres visibles de ce monde ont trouvé leur juste place. Henri, sociable comme toujours, vogue de l’un à l’autre, bouteilles à la main, plaisante, s’amuse, hauts les coeurs, vive la convivialité.

Colette est passée de la surexcitation à l’observation : sa garden party à elle se déroule au sein d’une communauté à peine plus petite qu’elle ; au royaume des pichounets, son âme s’épanouit. Les rikikis ne font de mal à personne, ils se contentent de se pavaner dans la maison, de déplacer des objets, de fouiller ça et là, visiteurs d’un musée qui les divertit. Colette me prend par la main et m’entraîne au coeur de ses nouveaux amis. Personne ne nous prête attention ; la mère et la fille, et tous les chiens sur les talons. Les lutins, si c’est ce qu’ils sont, nous contemplent, couronnés, enrubannés, parés, lumineux, ils se moquent de nous dans leur langage de crécelles. Je ne sais pas ce qu’ils veulent. Nous chasser ? Nous embêter ? Devenir nos amis ? Pourquoi ici ? Pourquoi nous ? Pourquoi suis-je la seule à les voir ? Pourquoi Colette et les chiens partagent-ils ce privilège ?

Affolée, je téléphone à M. Brugnon.

- Ouch, fait-il, je n’aurais pas cru qu’ils reviendraient, ceux-là.

- Comment ? Vous les connaissez ? Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?

- Oh oh, ma p’tite dame, vous aviez déjà du pain sur la planche avec vot’ grenier ! Au fait, ça boume, là-haut ?

- Pour l’instant c’est calme, dites-moi plutôt comment chasser les bestioles d’en bas, y en a partout !

- Ce ne sont pas des bestioles, dans leur genre, c’est plutôt des aristocrates ; faites gaffe, ils sont très susceptibles.

- Quoi ? Et moi je ne suis pas susceptible ? C’est quand même ma maison, merde !

- Pas vraiment, affirme M. Brugnon d’une voix caverneuse.

- Dites donc, on vous l’a payée, tout de même!

- Ce n’est pas ce que je voulais dire, M’dame, avant c’était chez eux.

- Chez eux ? Un petit pavillon de banlieue ? Ces créatures ont l’air de sortir tout droit d’un conte de fées, et je vous assure que je ne suis ni alcoolique, ni droguée !

- Je le sais bien, affirme le poivrot. Avant, il y a longtemps, il y avait une forêt à la place de votre maison, et ces “créatures”, comme vous dites, y vivaient. Ils possédaient des demeures.

- Mais, mais, ils ne pourraient pas s’installer en Bavière ? En Transylvanie ? A l’Alpe d’Huez ? Ch’ais pas moi, dans les Châteaux de la Loire ? A Versailles ?

- Nan, c’est chez vous qu’ils sont chez eux. Y a rien à faire, laissez courir.

Courir, c’est exactement ce qu’ils font maintenant, les intrus, les casse-pieds, les bon sang de bois de poupées animées. Epuisés, les chiens se sont allongés autour de Benito. Ils regardent des clips avec lui. Plus personne ne s’intéresse à moi. L’esprit obstrué, je monte me coucher.

Sur mon lit, il y a cinq hiboux ventrus qui fument le cigare.

(A suivre)

 

 

16:15 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

 
Accueil Blog50 | Créez gratuitement votre blog | Avec notretemps.com | Toute l'info retraite | Internet facile | Vos droits | Votre argent | Loisirs | Famille Maison | Cuisine | Jeux | Services | Boutique