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24/02/2010

feuilleton Les Cellules Etoilées Chapitre 18

 

ours bleu jpg.jpg
Et un petit ours pour vous souhaiter le bonjour !

Feuilleton

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 18

 

LE NEZ D’IDIOT

Idiot est malade. Il tousse il crache il pleure. Il a mal au ventre, il refuse de manger. Claudie me prodigue des conseils ridicules : lui administrer des billes homéopatiques, lui préparer des tisanes bio. Moins farfelue, la Dame au cocker m’indique l’adresse de son vétérinaire à Antony. Elle a pris l’habitude de passer devant chez nous l’après-midi. Elle parle peu mais bien.

“Votre chien n’a rien de contagieux” a dit le véto, essayez les inhalations, mettez-lui des gouttes dans le nez, nettoyez ses oreilles, faites-lui avaler ce sirop et videz ces gelules dans sa pâtée.” Voilà qui est clair. Si Idiot ne me mord pas, j’aurai de la chance.

- Maman, tu racontes plus rien, remarque Benito un matin, et tes beaux rêves ?

- Je ne me rappelle plus, mon poussin, j’ai trop de choses en tête.

- Maman n’rêve plus ? s’étonne Colette, la cuillère en l’air.

Henri m’observe avec inquiétude.

- Qu’est-ce que tu fais de tes journées ?

- Rien, tu sais bien, je me tourne les pouces devant la télé en m’empiffrant de loukoums.

- C’est quoi des loukoums ?

- Les enfants, préparez-vous, c’est l’heure de l’école, fait Henri, qui sent la tempête se lever.

- Alors, que se passe-t-il ?

- Ca.

Je lui colle le dossier Couventine sous le nez. Henri fronce le nez en découvrant le titre, il s’étrangle à la première page, il dit : “Je me sens mal” à la troisième, il fait mine de vomir à la quatrième.

- C’est ça que tu dois illustrer ?

- Ben oui, et je n’arrive pas à m’y mettre.

- Ca ne m’étonne pas.

Nous discutons un moment sur l’opportunité de jeter ce manuscrit à la tête de M. Grommeleck. De lui expédier une lettre anonyme. De lui envoyer des tueurs. Du dégueulis dans un paquet - cadeau. De le brûler en place publique. Le manuscrit, pas lui. D’estropier l’auteur à vie. De détruire les locaux de la maison d’édition. De remplir de fumier l’appartement de l’auteur. De partir à l’étranger sans prévenir personne. De réclamer avec fermeté un autre livre à illustrer.

- Commençons par là, propose Henri.

- Il n’y a rien d’autre pour vous en ce moment, Liliane, affirme M. Grommeleck, je ne comprends pas pourquoi vous vous braquez ! C’est une belle histoire. Songez au défi que représente un tel travail pour une artiste telle que vous.

- Herculéen, me souffle Henri.

- Ca ne m’inspire pas, M. Grommeleck, je n’y peux rien. Et d’ailleurs pourquoi m’avez-vous dit qu’il y avait des monstres dans ce livre ? Je n’y vois que des enfants purs et sans reproche.

- Ah ah ! Un peu d’imagination, Liliane, c’est leur entourage qui parait monstrueux, je compte sur vous pour jouer sur le contraste entre leur physique angélique et la dure réalité de la vie.

- Pour des lecteurs de huit ans ? Et si je dessine des clodos qui vomissent dans les caniveaux ? Des gangs qui se tranchent la gorge ou qui se mitraillent dans les rues ? Des viols collectifs ? Des manifestations qui tournent à la guerre civile ? Des chats crevés sous les voitures ? Des rats dans le métro, des cafards dans les cuisines ?

- Quelle vision de notre belle ville ! proteste M. Grommeleck, allons voyons, vous êtes en pleine dépression, Liliane, enfin !

- C’est votre Couventine et son orphelin qui me dépriment M. Grommeleck, je ne devrais peut-être pas accepter ce manuscrit.

- J’ai confiance en vous, commencez, il n’ y a que le premier dessin qui coûte. Quant aux monstres, vous pouvez toujours reproduire une ou deux gargouilles de Notre-Dame, un passage du livre se déroule dans notre belle cathédrale. Les gargouilles n’ont jamais terrifié des enfants de huit ans.

Des gargouilles. Toi-même vieux schnock, je vais t’en fout’ moi des gargouilles.

- Aujourd’hui, je ne travaille pas, dis-je à Henri. Débrouillez-vous tous, moi je me couche et je dors jusqu’au printemps.

J’ai dû me conduire ainsi une fois en quinze ans. Henri ne me croit pas, il a oublié. En une journée, la vaisselle avait débordé de l’évier, la poussière envahi la maison, le linge sale triplé, aucun petit plat n’avait mijoté dans la cuisine, pas une poubelle n’avait été vidée, il n’y avait pas de pain frais, le courrier n’avait pas été décacheté, et tout à l’ avenant. Ca l’avait secoué. Mais il a oublié. Ce soir ce sera pareil. Je me couche. Je ne me lèverai pas.

(A suivre !)


 

17:12 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

23/02/2010

feuilleton Les Cellules Etoilées Chapitre 17

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Voici deux petits pingouins joyeux pour éclairer un jour de pluie !

 

Feuilleton

 

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 17

 

PAGAILLE CHEZ LES MARTIENS

Comme un seul homme, les hiboux ont tourné la tête vers moi. Ils ont ricané. Je suis tombée dans les pommes.

Quand je me suis réveillée, la nuit était tombée. Henri m’épongeait le front avec un gant mouillé et un docteur vérifiait ma tension.

- La voilà, elle se réveille !

- Où sont-ils ? ai-je balbutié.

- Tout le monde est parti, ma Liliane.

- Les enfants ?

- Ils dorment, ne t’inquiète pas, tu nous as fait une de ces peurs.

- Il faut qu’on déménage.

- Quoi ? glapit Henri, mais on vient d’emménager !

- Y a trop de monde ici.

- On est seulement quatre, je te signale, cinq avec le chien, on restera cinq n’importe où ailleurs ! Reste couchée, je t’apporte une aspirine.

Henri et le docteur échangent des regards navrés. Le docteur s’en va.

Idiot saute sur le lit et se cale contre mon dos.

J’aventure un coup d’oeil alentour : pas de hiboux, pas de souris qui rit, pas de trotte-menu.

- Je ne dormirai pas si tu ne viens pas avec moi.
Henri consent et bientôt c’est le matin.

Claudie et ses clientes ont tout rangé dans la maison, je n’ai plus qu’à m’attaquer à Pastor et les Martiens. Le dernier dessin, ce sera le dernier. Un grand café grec et on y va.

- Tu en fais une tête, me dit Henri le soir en rentrant, ça ne va pas mieux?

- Si si.

- Bon, j’ai une de ces faims ! Qu’est-ce qu’on mange ?

- Ben euh rien.

- Ah bon. On n’a qu’à faire des pâtes. Mets de l’eau à chauffer, j’arrive.

De la cuisine, je l’entends qui chante sous la douche : “Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux, Ramona, nous étions partis tous les deux ...” Pas vraiment actuel, le répertoire. L’eau frémit, et maintenant la chanson a changé : “Sorry Mama, I never want to hurt you, gna gna gna gna gna, gnagnagna gna gna...” Pas besoin d’allumer la radio.

- T’as fait du riz, je vois du riz, là ! s’exclame, alarmé, mon petit mari dans son peignoir.

- Ben non, j’ai fait des pâtes.

- Pourquoi je vois du riz là ?

- S’il est là, c’est qu’il est pas dans la casserole ! Dans la casserole, il y a des pâtes qui bouent.

- Ah bon, ouf ! “Vous permettez Monsieur, que j’embrasse votre fille, rhin hin!” Je vais mettre la table.

Pop, fait le bouchon de la bouteille de Bergerac.

- Tu vas voir ça, ma poulette, du velours pour ton gosier ! C’est la fête des vins chez Auchan, je suis passé devant.

Benito se pointe, un ballon sous le bras.

- Pa’ tu viens jouer avec moi ?

- J’arrive ! Combien de temps les pâtes ?

- Dix minutes, ne traînez pas !

Colette arrive, la bouche en coeur :

- Manman, ton dessin, il est bizarre.

Bizarre. S’il n’était que ça. Il n’y a pas un seul Pastor sur ma table à dessin. Pas non plus de Martiens autour de lui. Rien qu’un magma de couleurs répugnantes sur des formes hideuses.

- Ce n’est qu’un essai de couleurs, ma chérie, pas un vrai dessin.

Comment aurais-je pu dessiner quoi que ce soit? Je travaillais, tranquille, au coeur de l’après-midi, le seul moment où tout le monde est à son poste et moi au mien. J’avais à peine esquissé une silhouette qu’un flot de créaturettes s’était élancé sur ma table, ma tête, mes genoux et mes mains. J’ai eu beau les disputer, les secouer, les taper, rien ! Ils s’incrustaient, les microbes, ils renversaient mes flacons, écrasaient mes tubes de peinture, déchiraient mes calques et mes brouillons. Hors de moi, j’ai pris mes affaires et me suis installée dans le jardin. Même topo. Idiot devenait fou, impossible de le laisser bramer à tous vents, les voisins finiraient par appeler la police. Retour à l’intérieur. Au coeur des myrmidons.

Jamais je ne réussirai à finir ce maudit bouquin. Une seule illustration et ce devrait être la quille, crénom ! Plus que quelques jours avant de la rendre à M. Grommeleck.

- Super tes pâtes ! s’extasie ma petite famille.

- J’ai mis des tomates fraîches et du basilic.

- Manman elle a fait des pâtés aujourd’hui, déclare fièrement Colette.

- Comme à la plage ? s’étonne Benito.

- Nan, dit Colette, reniflant d’allégresse, comme moi quand je fais des beaux coloriages.

- Purée, fait Henri, ça doit être beau.

Et voilà les grandes eaux. Mon trio m’entoure, affolé, on me tend des mouchoirs, plus sales que des peignes, ma fille pleurniche par solidarité, mon fils a une quinte de toux, mon mari essaie de les écarter pour me serrer dans ses bras. Je leur montre la flaque qui tient lieu de dernière illustration de Pastor et les Martiens.

- Ouah, fait Benito ravi, le dégueulis d’enfer !

- Caca, pleure Colette, caca.

- Rouf rouaf, grince Idiot, emmêlé dans nos cagnes.

- Allez jouer, les enfants, ordonne Henri, sortez ce chien de nos pattes !

- Je n’arrive pas à travailler ici, tu vois ce que ça donne ! Je me suis même mise dans le jardin, ça n’a pas marché.

- C’est rien ça, c’est le stress. Tu restes trop à la maison. Va à la bibliothèque, ou chez Claudie, ou ... dans un des ateliers de M. Grommeleck.

Pas bête ça.

J’ai passé trois jours dans les locaux de la maison d’édition. A la maquette, on m’a donné un petit coin, et j’ai terminé mon dessin. M. Grommeleck buvait du petit lait.

- Je vous ai toujours encouragée à intégrer notre belle maison, me répétait-il, ah ces artistes, pas moyen de les raisonner. Vous voyez, ce n’est pas si terrible, la vie de bureau.

Pour trois jours, oui, mais pour toute l’année et les années à venir, non.

Nous avions déjà eu cette discussion.

- Et votre maison ? Vous êtes bien installée maintenant ? s’inquiète M. Grommeleck.

Je me demande ce que ça peut bien lui faire ; il me tend un manuscrit.

- Vous allez vous régaler, affirme-t-il, vous qui aimez les monstres, voilà de quoi faire.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Un nouvel auteur, claironne M. Grommeleck, c’est pour vous !

J’ai autant envie de connaître ce nouvel auteur que de me baigner dans un égoût. Sur la couverture trône un titre destiné à faire frétiller les petits de huit ans et à rassurer leurs parents sur la moralité de leurs lectures : “Couventine et l’orphelin”. Je meurs. J’agonise. Je rends le dernier soupir.

- C’est une plaisanterie, balbutiai-je.

- Liliane, vous allez rire, c’est ce que j’ai dit quand on m’a passé ce manuscrit ! Eéééééet puis, ma foi, j’ai compris qu’en ces temps de laxisme, un peu de morale conventionnelle ne ferait pas de mal à nos chères têtes blondes ... ou brunes, excusez cette expression malheureuse, réductrice...

M. Grommeleck s’empêtre, accroché à sa quête permanente du politiquement correct.

- J’en fais quoi ? lui dis-je, glacée.

- Une illustration toutes les deux pages, vous verrez, comme d’habitude c’est calibré, les emplacements bien définis par rapport au texte ...

- Combien de dessins et quel délai ?

- Environ une vingtaine. En couleurs bien sûr ! Gouache, à-plats, pas d’aquarelle, vous avez trois mois.

J’ ai souri jaune, l’ai remercié et ai regagné ma petite maison. Faut gagner sa vie. Même en dessinant une Couventine et un orphelin. Sans même le lire, je parie qu’elle recueille un bébé devant une église ou un truc dans le genre. J’ai déjà la nausée.

(A suivre!)

 

10:26 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

21/02/2010

feuilleton Les Cellules Etoilées Chapitre 16

 

Feuilleton
LES CELLULES ETOILEES
Chapitre 16
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La petite Fée d'hier était de moi, le tableau ci-dessus est d'Heinrich Füssli, il m'évoque bien le diablotin qui est venu réveiller Liliane au début du feuilleton, et ce qu'il y a autour ressemble à un rêve, le tableau s'intitule d'ailleurs Le Cauchemar !

Faites de beaux rêves en lisant la suite :

 

16 - LA FETE AUX NEUNEUX

Le dernier croquis de Pastor et les Martiens est fini.

Il trône sur ma table à dessin. Trempé, émietté. J’ai renversé toute la cafetière dessus. Je m’étais dépêchée, j’avais calculé au plus serré, je voulais tirer un trait définitif sur ce crétin et ses petits hommes verts. Me concentrer sur la journée de samedi. Un grand jour : je reçois.

Et il va y en avoir du monde ; toutes les bonnes femmes du quartier vont se pointer, entraînées par Claudie, qui s’est décrétée depuis quinze jours, “Conseillère Beauté” ! Avec sa mallette bleue à fleurs, elle va de pavillon en pavillon, déballe ses produits, asperge de parfums ses futures clientes. Elle les maquille, leur file des échantillons de crèmes, les persuade qu’elles vont ressembler à des top models en se tartinant de gels anti-cellulite et de pommades remonte-seins. Son credo : “des raffermissants raffermissants.” A la voir aussi pimpante, une vraie femme-sandwiche pour une marque de cosmétique, les nanas tombent toutes dans le panneau.

Chaque semaine, Claudie organise un rassemblement chez l’une ou l’autre de ses victimes. Ce samedi, c’est chez moi. Il vaut mieux dire “chez nous”, parce que, tuile suprême, Henri aussi a prévu une réunion aujourd’hui à la maison. Ca ne lui suffit pas de pratiquer la réunionite aigue à son bureau, il ramène un groupe de bonshommes à la maison, un samedi, sous prétexte que leurs bureaux sont hors d’usage. Ils sont inondés. Comme notre cave.

J’ai déjà la migraine. Pastor et ses derniers Martiens attendront. A dix heures, les filles vont arriver. Il faut rassembler les débris de ce fichu dessin pour le recopier demain, il faut que la maison soit vaguement en ordre, mes planches à l’abri des éclaboussures de crèmes et de parfums, mes palettes de couleurs des sacs à main et des vestes de ces dames ; le chien devra avoir avalé sa pâté et fait pipi ; si seulement il piquait un roupillon pendant le ramdam. Il faut tenir les enfants éloignés, les envoyer chez leurs copains, si les mères les acceptent !

Il faut prévoir : des chaises, des verres, des boissons, des cafetières pleines, de l’eau qui bout en permanence pour les thés et les tisanes, des tasses, des sous-tasses, des petits gâteaux. Des serviettes en papier. Des cendriers. Des petites cuillères, des couteaux arrondis, au cas où ces messieurs-dames décident de se trancher les veines dans un élan d’ égarement.

- Et des apéros, ajoute Henri, qui ne perd pas le nord. Mes collègues seront sûrement là vers onze heures, ils ne boiront plus de café à cette heure-là, ils voudront du whisky, du Martini, de la vodka...

- Quoi, tout ça avant le déjeuner ? Et où allez-vous manger ?

S’ils s’installent ici pour la graille, ça va être la panique totale.

- T’en fais pas, si on a faim, on ira à la brasserie, à Antony.

- Y a rien à Fresnes ?

- C’est plus grand à Antony.

- Mais alors pourquoi ne pas faire la réunion dans la brasserie ?

- Ah euh, j’avais pas pensé. Mais c’est plus sympa ici, non ?

Moui, avec un bataillon de piailleuses excitées par leurs fioles et leurs anti-rides.

Evidemment, les mecs vont encombrer la rue et le quartier de leurs grosses bagnoles, avant de mettre la pagaille dans tout Antony pour se garer devant la brasserie. Ils possèdent tous des BMW, des Mercedes, des breaks, l’un d’eux roule dans une camionnette Chevrolet, comme les ploucs américains, et un autre s’est payé un Humvee, on se demande à quoi bon, dans Paris. Henri m’affirme qu’il n’a ni bazooka ni lance-missiles dans son tank, et il s’en va disposer des verres à apéritifs sur un plateau en inox.

Idiot n’arrête pas d’aboyer ce matin, Colette geint, Benito est énervé comme une puce. Henri brasse de l’air et des papiers, il les éparpille sur la table de la salle à manger, comme dans une salle de conférence. Il m’a piqué des crayons et des blocs et a disposé des carafes d’eau comme pour un vrai débat d’affaires.

Et nous, les filles ? On n’a plus qu’à se cantonner dans la cuisine. S’il ne pleut pas, j’ouvrirai la porte du jardin et on s’ étendra jusqu’à la grille. Pourvu qu’Idiot n’ait pas déposé trop de colis intimes dans l’herbe.

Première sonnerie.

C’est Claudie. Battle-dress en satin, talons plate-forme, chignon choucroute, top à dentelles laissant apparaître son nombril et ses plaquettes de chocolat. C’est honteux. Quand donc ma meilleure amie, cette greluche, garce, trouve-t-elle le temps de faire des abdominaux?

Ses chiens se roulent sur l’herbe, s’ébrouent et foncent droit sur le canapé du salon. Idiot abandonne son écuelle, dresse ses babines dégoulinantes, aboie comme un forcené et leur saute dessus. Ca commence bien.

Deuxième sonnerie.

C’est la Dame au cocker. Bon sang, celle-là, je ne connais même pas son nom, mais elle doit croire qu’ici c’est le chenil du canton, parce qu’elle aussi, elle trimballe son clébard. L’animal se sent en pays de connaissance, il renifle les plantations une à une et les arrose, histoire de leur filer un coup de fraîcheur. Tandis que les animaux se coursent en vociférant, une voix lamentable s’élève, provenant de l’étage : “N’importe quel taudis ... Solitude, habitude ... personne ne m’aime ... Je suis né dans un monde austère, plus lugubre qu’un monastère ...” Mais que se passe-t-il ?

- Benito !

- Pourquoi tu cries ? dit Henri, le nez dans un dossier.

- Ton fils !

Et ça continue : “On en sort abîmé, on en sort sali ... cette douleur, écoute-la ... vallée de larmes ...”

- STOP ! Benito, descend !

Benito n’écoute que du rap. D’habitude. Où a-t-il dégoté ça : “Face aux grandes étendues de la misère humaine ... les tympans qui saignent ...” ?

- Arrête !

Les chiens hululent, Henri grogne, Claudie et la Dame au cocker caquètent, les flacons de cosmétiques s’entrechoquent ; la sonnette n’en finit plus de carillonner, et ma Colette se met à sangloter, une poupée aux jambes déchiquetées dans les bras. “Aux Chrétiens écartelés, au divin dissimulé, entre les brûlures du sel ...”

- Benito ! Arrête ton crincrin !

Mon fils surgit enfin, la surprise de l’innocent baignant son visage angélique. Je hais les enfants. Je hais mes enfants. Je me hais. Je hais les chiens, je hais les amis, je hais les maisons, je hais la famille, je hais les réunions. “La trahison et le coup bas, la trahison et le verglas, y-a-t-il un bonheur ici-bas ?”

Y aurait-il des calmants, ici-bas ?

- Qu’est-ce que t’as foutu du Ricard ? harponnai-je Henri.

- Quoi du Ricard ? Ca fait vulgaire, je vais leur servir du whisky, du Martini, de la Zubrowka...

- Merde, Henri ! Du Ricard, donne-moi du bon vieux Ricard des familles tout de suite! Un grand verre, avec des glaçons et pas d’eau.

Mon chéri ne discute pas. Il me tend le poison salutaire.

Vingtième sonnerie. Des hommes prennent possession de ma maison. Un vrai défilé de mode : les uns en costume-cravate, les autres en jean et chemise aux pans sortis, d’autres encore en tenue militaire de bazar, pantalons à multipoches, il y en a même un avec un débardeur et un bandana émergeant de sa poche arrière.

Ils ont des grosses voix, ils parlent fort, ils prennent toute la place.

Claudie et la Dame au cocker minaudent comme des grues en chaleur.

Je les pousse vers la cuisine :

- Remballe ton fourbi, ma vieille, le salon c’est pour les mecs, nous c’est cuisine et communs.

- “Communs”, pouffe ma copine toute rose à qui déjà trois jules font de l’oeil.

- Ouais, allez dégage de là, les hommes ont une réunion d’affaires.

- Faut faire le service?

- Je vais t’en fout’ moi du service, va ranger tes babioles, je vais ouvrir la porte.

Enième sonnerie.

Un flot de femelles fait le siège devant les messieurs congestionnés.

- Ca va être dur de travailler dans ces conditions, me glisse Henri, inquiet.

- T’en fais pas, je vais fermer la porte.

Là-haut, Benito a relégué Gérard Manset à sa place, dans mes disques à moi, et l’a remplacé par les invectives scandées dont les plus jeunes se repaissent. “La sauciété, nique les tous, saucial, saucial, tu m’ arraches... La bône, elle est bône...” A sept ans. Quelle misère.

La table de la cuisine est envahie de pots, de flacons, de pinceaux. Le plan de travail fait office de présentoir, ainsi que l’évier, le dessus de la cuisinière et le frigo. Les bonnes femmes trépignent d’impatience. Pour se rendre intéressante, la meute des clebs gratte la peinture des plinthes. J’ouvre la porte qui donne sur le jardin, et comme d’un placard trop rempli, un lot de personnes s’effondre sur l’herbe. On me piétine mes liserons et mes mauvaises pousses, tandis que les chiens déterrent des taupes imaginaires et enterrent leurs os en peau de bufle. Pas besoin de tracteur ou de charrue, je vais me retrouver avec un champ fraichement retourné en moins de deux. Si je plantais des poireaux ? Des carottes ? Des salades ?

- Et qu’est-ce que t’en penses, Liliane ?

Vingt paires d’yeux me strient le front.

- Hein ? De quoi ?

Claudie sourit patiemment :

- De la crème anti-flasque que je t’ai fait essayer la semaine dernière ?

Les clientes écument de concupiscence. Leurs bajoues vont-elles remonter ? Leurs rides se résorber ? Leurs gueules cesser d’afficher cet air niais ?

- Ben euh, c’est bien.

Soupirs de soulagement. Le sourire de Claudie se crispe un peu.

Un des hommes apparait la bouche en coeur, pour réclamer des glaçons. Cinq minutes plus tard, un second se pointe, soi-disant qu’Henri aurait oublié les cacahuètes. C’est fou ce que la cuisine les attire, ces piliers de bureau ! Enfin, tout le monde ayant récupéré un bimbelot, les deux métingues battent leur plein, et tout semble rentrer dans l’ordre.

Erreur : saisis d’une rage soudaine, les chiens aboient à tue-tête, avec une frénésie inexplicable, ils se ruent contre les murets du jardin, se cognent le crâne contre la clôture, ils effectuent des sauts périlleux, des double saltow, on se croirait en plein championnat de patinage sur boue. Tous les “Silence ! Allez couchés ! Idiot, viens ici ! Au pied ! Tais-toi ! La ferme ! Vos gueules !” restent sans effet.

La moitié des nanas sort contempler le champ de bataille, l’autre moitié, subjuguée par les démonstrations de Claudie, s’affaire autour des cosmétiques. Le passage des chiens comme autant d’ouragans ne les ferait pas broncher d’un fard. Et brusquement, je comprends.

Tout autour du jardin, ils apparaissent, les crapoussins, les mistoulinets. Une petite couleur, un orangé, un rouge, un bleu claquant. Du vert violent, du jaune éclatant, toutes les couleurs de l’univers se déploient, carrés et tourbillons de tulle, de voile, de transparences scintillantes. Les oripeaux luxueux et baroques de mes myrmidons s’enroulent au gré d’un vent capricieux qui défie les lois de la nature. Des dizaines, des centaines de trotte-menu ont quitté l’ombre d’un invisible palais, d’un pays imperceptible aux humains. Sauf à moi. Et aux chiens.

Et peut-être bien à Colette.

Elle rit la pitchoune ; elle agite ses mimines vers les demi-portions, elle leur souhaite la bienvenue. Pire que tout, elle est déjà annexée : sur sa tête est installée une souris qui rit et qui lit un livre microscopique en se grattant le ventre. Telle l’héroïne d’un de mes livres d’enfant, Colette devient la petite fille aux chiens ; les quatre molosses en guise de bouclier, elle s’avance au coeur de la féerie, secouée d’éclats de rire, la Souris qui rit perchée sur ses bouclettes.

Les pichots s’égaient dans le jardin, traversent la cuisine, s’évaporent dans les plinthes et réapparaissent. Alertés par le remue-ménage, les messieurs d’Henri viennent aux nouvelles, tout sourires, ronds de jambe à l’appui pour charmer les fifilles. Aucun d’entre eux ne distingue les microbes empanachés ; en revanche, ils ne perdent pas l’occasion d’aguicher les dames. L’affaire tourne au cocktail bon enfant. Tout le monde se sert un verre, Henri distribue des glaçons.

Le rire déployé, Colette trotte partout, entourée par les chiens et les mingelets qui envahissent à présent le salon ; ils se perchent sur les épaules des mecs et fouillent dans les produits de beauté qui voltigent en tous sens. “Quel courant d’air !”, remarquent les bonnes femmes.

- Tu as chaud, ma Liliane, s’inquiète Henri, tu es toute rouge, viens t’asseoir, prends un verre, là. Mais qu’ont-ils donc ces chiens ? Colette, arrête de les taquiner !

La Souris qui rit est allongée comme dans une chaise-longue sur la tête de ma fille. Elle agite ses pattes avant, ravie de sa lecture. Que lit-elle bon sang ? ! Trois hommes dans un bateau ? Les Pirates du Silence ?

Et revoilà mon Benito, que je croyais calmé ! De sa chambre, porte ouverte pour en faire profiter l’humanité, émane une nouvelle bouffée d’optimisme : “Ainsi les choses passent, et les quartiers se vident, et lui revient livide, le menton creusé, la barbe de deux jours, vous le verrez passer, sur le banc glacé attendre le jour ...”

Cette fois, je monte. Benito, ahuri, recule devant sa mère en furie. Eteint, le lecteur de CD ! Rangé, “Revivre” ! Au dodo, Gégé, tu es à moi, dans les grands moments de solitude, pas un phénomène de kermesse! Interdit, Benito, de toucher aux musiques de maman ! Va te coucher ! Mais M’an, c’est pas la nuit ! Tais-toi, marmouset, va donc jouer chez Mounir ! Mais M’an, c’est pas possible, il est chez sa grand-mère ! M’en fous, va jouer dans ta chambre ! Mais j’y suis ! Alors restes-y ! En silence ! Mais M’an, j’embête personne !

Et mon grand petit garçon a les larmes aux yeux. Alors je l’entraîne dans la cuisine, où toutes les femelles l’accueillent comme le dernier homme sur terre, l’embrassent, le cajolent, lui donnent à boire, lui tartinent un sandwich, le prennent dans leurs bras, lui tripotent les cheveux, lui pincent les joues, s’extasient sur sa beauté, et : “Il va en faire chavirer des coeurs plus tard ! Il les fera toutes tomber, les pauvres ! Ca va être un beau gars, ça ! Une merveille de la nature !”

Je vais leur en coller moi, des merveilles de la nature.

Couvert de rouge à lèvre, lassé d’être l’attraction du moment, mon fils se retire dans le salon déserté et se plante devant la télé, un gros bol de glace sur les genoux. Un de moins à surveiller. Et pendant ce temps-là, la réunion d’Henri a complètement éclaté. Les types sont en pleine opération rentre-dedans avec les chipies de la beauté, des couples voguent dans le jardin avec leurs verres et leurs amuse-gueule, dames et messieurs s’étalent sur les touffes d’herbes épargnées par les quadrupèdes, c’est la garden-pââârty chez les Liliane-Henri, ma chouère ! Claudie est aux anges, elle a récupéré des tas de commandes, sa cagnotte se remplit, son carnet de reçus déborde, comme ma poubelle bourrée de cotonnets et de mouchoirs en papier. En fait, tous les êtres visibles de ce monde ont trouvé leur juste place. Henri, sociable comme toujours, vogue de l’un à l’autre, bouteilles à la main, plaisante, s’amuse, hauts les coeurs, vive la convivialité.

Colette est passée de la surexcitation à l’observation : sa garden party à elle se déroule au sein d’une communauté à peine plus petite qu’elle ; au royaume des pichounets, son âme s’épanouit. Les rikikis ne font de mal à personne, ils se contentent de se pavaner dans la maison, de déplacer des objets, de fouiller ça et là, visiteurs d’un musée qui les divertit. Colette me prend par la main et m’entraîne au coeur de ses nouveaux amis. Personne ne nous prête attention ; la mère et la fille, et tous les chiens sur les talons. Les lutins, si c’est ce qu’ils sont, nous contemplent, couronnés, enrubannés, parés, lumineux, ils se moquent de nous dans leur langage de crécelles. Je ne sais pas ce qu’ils veulent. Nous chasser ? Nous embêter ? Devenir nos amis ? Pourquoi ici ? Pourquoi nous ? Pourquoi suis-je la seule à les voir ? Pourquoi Colette et les chiens partagent-ils ce privilège ?

Affolée, je téléphone à M. Brugnon.

- Ouch, fait-il, je n’aurais pas cru qu’ils reviendraient, ceux-là.

- Comment ? Vous les connaissez ? Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?

- Oh oh, ma p’tite dame, vous aviez déjà du pain sur la planche avec vot’ grenier ! Au fait, ça boume, là-haut ?

- Pour l’instant c’est calme, dites-moi plutôt comment chasser les bestioles d’en bas, y en a partout !

- Ce ne sont pas des bestioles, dans leur genre, c’est plutôt des aristocrates ; faites gaffe, ils sont très susceptibles.

- Quoi ? Et moi je ne suis pas susceptible ? C’est quand même ma maison, merde !

- Pas vraiment, affirme M. Brugnon d’une voix caverneuse.

- Dites donc, on vous l’a payée, tout de même!

- Ce n’est pas ce que je voulais dire, M’dame, avant c’était chez eux.

- Chez eux ? Un petit pavillon de banlieue ? Ces créatures ont l’air de sortir tout droit d’un conte de fées, et je vous assure que je ne suis ni alcoolique, ni droguée !

- Je le sais bien, affirme le poivrot. Avant, il y a longtemps, il y avait une forêt à la place de votre maison, et ces “créatures”, comme vous dites, y vivaient. Ils possédaient des demeures.

- Mais, mais, ils ne pourraient pas s’installer en Bavière ? En Transylvanie ? A l’Alpe d’Huez ? Ch’ais pas moi, dans les Châteaux de la Loire ? A Versailles ?

- Nan, c’est chez vous qu’ils sont chez eux. Y a rien à faire, laissez courir.

Courir, c’est exactement ce qu’ils font maintenant, les intrus, les casse-pieds, les bon sang de bois de poupées animées. Epuisés, les chiens se sont allongés autour de Benito. Ils regardent des clips avec lui. Plus personne ne s’intéresse à moi. L’esprit obstrué, je monte me coucher.

Sur mon lit, il y a cinq hiboux ventrus qui fument le cigare.

(A suivre)

 

 

16:15 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

20/02/2010

une Fée

 

fée réduit.jpg

 

 

18:18 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : rêve de samedi

feuilleton chapitre 15

(Feuilleton)

(Résumé : perturbée par l'invasion de sa maison par des petites personnes inattendues, Liliane néglige un peu son travail, mais l'aventure se corse!)

 

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre 15

REMETTEZ-NOUS CA!

- Te voilà bien morose, remarqua Henri.

- Je ne vois plus rien, je n’ai plus d’imagination.

- Ca m’étonnerait, ma Liliane, cette nuit tu as raconté une histoire grâtinée en dormant.

- Je parle en dormant, maintenant ?

- Mais oui !

- Et qu’est-ce que je bafouille ?

Henri me le dit.

- C’est incohérent, je ne peux rien en tirer.

- Mets tout ça en ordre et ça fera une histoire fantastique, affirme Henri.. Avec tes dessins.

- On est loin de Pastor et les Martiens !

- Tu vas me faire le plaisir de boucler ce casse-pieds de Pastor et d’illustrer tes propres histoires. Arrête de perdre ton temps et ton talent.

Comme me l’a conseillé M. Brugnon, j’ai restitué les babioles prétendument réclamées par les habitants du grenier. Depuis, plus un bruit là-haut. En bas, aucun mistoulinet ne se manifeste. Je tourne en rond.

Ce matin, je reçois un coup de fil furibond de M. Grommeleck qui pourtant, sort rarement de ses gonds :

- Dites-moi, Liliane, vos dessins ont pris une tournure, comment dire, un tantinet subversive, ces temps-ci. L’auteur de Pastor est mécontent.

- Subversive ?

- Eh bien, reprend M. Grommeleck, ils ne s’adressent plus trop, plus tellement, et je dirais même carrément plus du tout, au lectorat que nous visons.

- Ah ?

- Pastor et les Martiens est destiné à des enfants de sept ans qui commencent à lire, ils n’ont pas besoin, du moins je veux le croire, de s’ abreuver de visions d’horreur.

- Mes dessins sont horribles ? C’est épouvantable !

- Reprenez-vous, Liliane, vos dessins ne sont pas horribles, ils expriment l’horreur, et ça, l’auteur de Pastor et les Martiens ne le tolère pas. Et moi non plus. Nous voulons du divertissement enfantin. Vous le savez d’ailleurs, vous en avez assez illustré, de ces petits récits.

- Benito...

- Qui ? s’étonne mon patron.

- Mon fils, Benito, adore les contes horribles et apprécie mes dessins. Et c’est un fou de mangas. Il a sept ans.

- Déjà sept ans, s’extasie M. Grommeleck, à côté de la plaque.

- Je peux même vous affirmer que ma fille, à trois ans, se délecte des histoires de crados, elle rit à gorge déployée quand quelqu’un pète et elle se roule par terre quand on raconte des blagues scatos.

- Vos enfants ont peut-être l’habitude des plaisanteries de mauvais goût, mais les lecteurs de Pastor sont supposés baigner dans un monde idyllique.

- C’est votre idée de l’enfance ?

- Ma chère Liliane, je pense à ma maison d’édition et aux recettes inespérées des livres de Mlle Larrivoire, la créatrice de Pastor.

- Que dois-je faire, M. Grommeleck ? dis-je, vaincue.

- Remaniez les dix dernières illustrations et rajoutez-en quatre et on sera bon.

On a été bon. J’ai laissé s’entasser les corvées ménagères pour rattraper mes bourdes. Tous les jours, Henri me tannait : “Alors, ton histoire, t’en es où ?” C’est chouette de se sentir encouragée. “Je termine Pastor et je m’y mets”. Il se fâchait. Je lui montrais les dessins jugés “horribles” par M. Grommeleck. Ca le réjouissait, et il me poussait derechef à bâcler les Martiens et Pastor le demeuré et d’utiliser mes dessins ‘horribles’ pour mes propres livres.

- M’an, disait Benito tous les matins, fais voir ton cahier, t’as fait un beau cauchemar, dis ? Dis ? Pourquoi t’écrirais pas un truc comme Horror et les monstres de l’espace ? Ouah ! Ils sont géants tes dessins, ils vont être publiés ?

- Résume donc à ton fils ce que tu m’as raconté l’autre nuit, dit Henri.

- Ouais Manman, fait Colette, raconte raconte !

- Je vous préviens c’est atroce, pas pour les enfants !

- Chouette ! font-ils tous les trois.

- C’est tout ?

- Non, mais ça suffit pour aujourd’hui

- T’as oublié le roi qui te coupait la tête, reproche Colette en têtant son pouce.

- Et les crapauds qui tombaient du ciel et te sortaient de la bouche, ajoute Benito, hilare.

- Et le vampire qui t’a dévorée, renchérit Henri.

- Vous êtes tous des détraqués, dis-je, ravie. Pas un pour racheter l’autre.

- Allez, fait Henri, tout le monde à son poste, on laisse maman travailler!

Facile à dire : les quatre dernières illustrations de Pastor et les Martiens sont à peine esquissées, en attente de contours et de couleurs. Au plafond de la cuisine, des fissures sont apparues cette semaine comme par enchantement. Il y a une fuite d’eau à la cave, les outils et les caisses non déballées vont être inondés. Une vingtaine de tuiles ont été emportées par une tempête la nuit dernière. Le compteur électrique cliquète, les plombs n’arrêtent pas de sauter. Il faut faire les courses et préparer les repas. Promener Idiot.

- Tout ça, c’est des prétextes, dit Henri, achète des surgelés, laisse le chien dans le jardin, ne fais plus le ménage, ne repasse plus nos affaires. Tout le monde porte des loques chiffonnées maintenant. On fera la lessive seulement le samedi, on mettra les mêmes tee shirts trois jours de suite. Je vais appeler le plombier, l’électricien et le couvreur, laisse-moi faire. Toi, débarrasse-toi des Martiens et mets-toi au travail.

Jamais vu un homme pareil. Jamais compris surtout qu’il s’en foutait pas mal, au fond, d’avoir une femme modèle. “T’es belle”, me dit-il les jours où je suis décoiffée, en attente de shampooing, le vernis écaillé sur les ongles, pas une once de maquillage sur la figure, une vieille combinaison sur le dos du matin au soir. Si c’est pas de l’amour, ça.

J’ai remarqué, à ma grande stupéfaction, que les fois où je suis le moins apprêtée, le moins “habillée”, où je me fiche comme d’une guigne de plaire, où j’ai une expression hagarde sur la figure, tous les hommes me regardent. Au super marché, dans la rue, dans le métro.

Je n’y comprends rien. Que veulent-ils à la fin? Ils bavent et émettent des grivoiseries devant les poupées gonflées à l’hélium, les blondes à grosse bouche et à string. Et voilà qu’ils collent aux basques des ménagères en sandales Scholl qui font leurs courses, la tignasse relevée en chignons approximatifs, l’oeil cerné par les tâches quotidiennes.

Ils me rendent chèvre. Je n’aime qu’eux. Et il y en a un que j’aime plus que les autres.

(A suivre!)

13:03 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

19/02/2010

feuilleton chapitre 14

Feuilleton.

"Résumé : Dans le grenier Liliane a rencontré des créatures peu aimables. Elles sont différentes des visiteurs du jardin et de la cuisine. L'aventure ne s'arrête pas là, il y a la vie quotidienne, bien plus amusante parfois qu'on ne s'y attend)

LES CELLULES ETOILEES
lori jpg.jpg
(le petit lori ci-dessus est de mon cru !)
chapitre 14

LA SOURIS QUI RIT

C’est vraiment pour faire plaisir à Benito :

“La fête foraine bat son plein. Liliane est debout, attachée par la taille à une roue de la fortune. Face à elle des badauds préparent leurs boules de fonte et visent sa tête. Elle est l’attraction la plus courue du parc. Des cris d’allégresse salue l’impact des boules qui lui fracassent le crâne, éparpillant à tous vents sa cervelle en bouillie.”

- M’an, t’es géniale, dit Benito, tu me diras la suite demain matin ?

- Je me demande pourquoi tu me fais raconter ces atrocités, mon grand, ça ne te donne pas de cauchemars, à toi ?

- Mais non, M’an, ça me fait rire !

- En tout cas, promets-moi de ne rien raconter à ta soeur, elle est trop petite.

- Oh tu sais, Colette, elle aime bien les histoires de crados, les crottes de nez, les cacas qui puent ...

- Bon, ça va, arrête, mais quand même, promets !

- Je promets, dit solennellement Benito, de ne pas raconter tes beaux rêves à Colette avant l’âge de cinq ans.

Ils se sont tous donné le mot aujourd’hui. Henri arrive, en chantant : “Et v’lan passe-moi l’éponge, et v’lan, fais moi gligli ...”

- Tu écris, ma beauté ? Bravo, continue.

- M’an, elle me raconte ses rêves, fait Benito, un grand sourire sur la figure.

- Ah, bien, bien, dit Henri, et après tu nous fais des beaux dessins, et après tu les vends et on devient riche !

Benito me fait un clin d’oeil. Chenapan.

- Qu’est-ce que tu cherches Maman ? s’enquiert Colette, avec ce petit air innocent des enfants sans souci.

- Les bottes, tu te souviens des grandes bottes toutes sales qu’on a trouvées dans le grenier ?

- Oui, fait Colette, renfrognée, elles m’ont étouffée.

- Eh bien, elles ne t’étoufferont plus. Si tu sais où elles sont, on va les rendre à leur propriétaire.

- Le Chat Botté ? dit la petite, excitée.

- C’est ça, le Chat Botté.

- Peut-être qu’avec lui, je pourrais sauter des sept lieux ?

Je me disais aussi.

- Viens là, ma puce, que je t’explique.

- Je veux un gâteau avant.

- Tu auras un gâteau si tu m’écoutes d’abord.

- Nan, fait Colette, mais quelque chose dans mon regard lui enjoint de ne pas insister. Elle s’approche de moi à contrecoeur. On dirait que c’est moi, l’Ogresse, et pas les héroïnes de ses contes.

Sur mes genoux, Colette garde la tête baissée, le pouce dans la bouche, circonspecte, et moi sa maman, venue sur Terre pour lui inculquer la sagesse et le bon sens, je lui soutiens que tous ses héros de contes de fées réclament leurs biens, et si on ne les leur rend pas, ils vont nous persécuter.

- Ca veut dire quoi, Maman ?

- Heu, nous empêcher de dormir, nous disputer, nous chasser de la maison, nous voler nos affaires, des choses comme ça, tu comprends.

- Me voler mes jouets ?

- Par exemple.

Colette fronce son petit front :

- La Souris qui rit, on lui a rien pris.

- Alors elle ne nous embêtera pas.

- Tant mieux, dit Colette, sérieuse, parce que la Souris qui rit, c’est mon amie.

Personnellement, je ne l’ai jamais vue, cette souris qui rit. J’en ai vues des tas, avec leurs sales dents pointues, leur air mauvais et leurs ricanements. Elles avaient deux jambes et deux bras, des costumes qu’aucun rongeur à ma connaissance n’a coutume de porter, et un langage menaçant bien éloigné des couinements ordinaires des vraies souris.

- Tu la vois souvent, cette Souris qui rit, ma chérie ?

- Oh oui, dit Colette, elle vient le soir quand je m’endors, des fois elle se couche contre moi, avec mon nounours ; je lui parle, elle rit. Elle rit tout le temps.

- Elle ne te fait pas de mal, au moins ?

- Mais non, Manman ! C’est la Souris qui rit, elle m’aime bien, elle me rit dans les bras.

Voilà. Il existe au moins une souris qui rit dans les bras des petites filles.

Je ne vais pas le contester. Quand même, dès ce soir, je m’en vais monter la garde, et si je vois une de ces cochonnettes, rieuse ou pas, dans le lit de ma fille, elle va passer un mauvais quart d’heure.

Des malles de M. Brugnon, j’avais extrait : des bottes, un panier, un chiffon rouge, une peau de bête, des balles, des cailloux, des souliers ... Il ne restait plus qu’à mettre la main dessus.

J’ai d’abord récupéré les grandes bottes, reléguées dans le placard de l’entrée où s’entassaient les chaussures de la famille.

Inutile d’attendre la nuit, le Chat ou son sosie n’a qu’à les ramasser et voyager de sept lieux en sept le plus vite possible.

Pour le reste : on m’ a réclamé : un petit pot de beurre, un panier de pique-nique, un rouet, une quenouille, une cape rouge, une pantoufle de vair, ou de verre, allez savoir, une peau (une peau? je vais leur refiler le renard mité de ma grand-mère), une couronne, une baguette, des boules d’or, un petit pois. Un petit pois ? Que suis-je en train de fabriquer, au lieu de dessiner les Martiens de Pastor ? M. Grommeleck va me remplacer, si ça continue.

- Tiens, Manman, j’ai trouvé le panier des pieds, annonce fièrement ma gamine en brandissant la corbeille à linge.

- Mais, où as-tu mis le linge à repasser, Colette, enfin ?

Après ça, j’ai beau retourner la maison, de la cave à la cabane du jardin, je ne trouve rien. Pas plus de quenouille que de beurre en broche, pas plus de voile de fée que de baguette magique. Les boules d’or sont peut-être des boules de pétanque et moi, Liliane, je n’ai plus toute ma tête. Elle me fait un mal de chien, ma tête.

- Colette, on s’arrête, c’est l’heure du goûter. Moi je me prépare un sac d’aspirines.

Sans en informer mes proches, je prends rendez-vous chez un neurologue. Lequel m’envoie passer un scanner de la tête. Lequel s’avère on ne peut plus normal. Pas de tumeur, pas de trou inopiné, pas de bouchon, rien.

Reste l’expert : M. Brugnon. Ce vieux grigou m’a trop souvent lessivé le cerveau avec son vin distillé avec des noix importées de Colombie. Si ça se trouve, c’est ça qui m’a détraquée.

- Vous ne retrouvez rien, hein, ah ah ah ! Ca ne m’étonne pas ; “Ils” ont tout transformé ! Ils ont tout camouflé, ces petits salopiaux !

- Quoi ? Comment ça ?

- Si ça se trouve, vous êtes en train de vous moucher dans un de leurs fichus, et vous croyez que c’est un simple mouchoir !

Je me mouche, oui, dans un carré écossais tiré d’un cadeau de mariage de ma belle-doche.

- Vous avez de l’humour, M. Brugnon.

- Vous ne me croyez pas ? Attendez un peu, vérifiez donc si votre coffret à bijoux ne déborde pas de cailloux !

- J’ai quelques bijoux en toc, ça c’est sûr, mais ils ont tous une valeur sentimentale.

Je m’égare, là.

- Quelque chose me chiffonne, M. Brugnon, est-ce moi qui débloque, ou ces créatures sortent-elles vraiment des contes de fées de notre enfance ?

- C’est vous qui les voyez sous cet aspect, ça vous rassure, vous ne voulez pas affronter la réalité.

- De la psychanalyse, maintenant ? Bon, merci pour votre aide, M. Brugnon, je ne veux pas vous retenir.

- Mais vous ne me retenez pas, je suis juste en train de goûter un nouveau petit cru que m’a envoyé mon cousin des Charentes ...

- Je vais me débrouiller, merci, au revoir, M. Brugnon.

Serviable, mais un peu monomaniaque, le propriétaire.

Ce soir-là, Henri se tourne et se retourne dans notre lit.

- T’as changé les draps ?

- Ben oui, pourquoi, tu n’aimes pas la couleur ?

- M’en fous de la couleur, grogne Henri, c’est quoi, ta lessive ? Ca gratte, je deviens fou !

Au bout d’un quart d’heure de tourné-boulé, les draps et les couvertures ressemblent à une tornade, et mon chéri se lève, exaspéré.

- Je ne peux plus dormir, tu es contente ?

- M’enfin ?

Tandis qu’il peste et tempête, j’explore le lit à la recherche de ce qui le perturbe. Henri fait ses provisions pour la nuit dans les rayonnages : la vie de Louis XV, 1200 pages ; deux exemplaires de l’Encyclopédia Universalis, 30 kilos ; la collection complète des livres de Michel Onfray ; le dictionnaire encyclopédique Quillet, sans commentaire.

- Euh, qu’est-ce tu fais avec tout ça ?

- Je me prépare une longue nuit de réflexion, bougonne-t-il, enroulant la ceinture de sa robe de chambre. T’as fait de la soupe ?

- Y en a, oui, pourquoi, t’as faim ?

- Je n’ai pas faim, je prévois, j’anticipe.

Pendant qu’Henri s’éloigne et anticipe, je défais les draps, dessus et dessous, le protège-matelas, les taies d’oreillers, les couvertures, je vérifie même la descente de lit et le couvre-lit posé sur le fauteuil. Tout me parait nickel à moi. Mon chéri a joué le Prince au Petit Pois, mais je n’arrive pas à mettre la main sur le pois. A part des Boules Quies, il n’y a rien de spécial dans ce lit.

Sur le point de jeter le paquetage dans le bac à linge, j’entends un tapage provenant des murs. Je colle une oreille contre celui de la buanderie. Ca vient d’en haut.

Sans me départir de mon fardeau, je grimpe les marches de l’escalier. Pour me soutenir, j’ai mon Idiot, qui scande ma progression de ses aboiements et me flanque ses pattes dans les jambes. Un si fidèle compagnon ! Les enfants, éveillés, sautent de leur lit, Henri, excédé, se précipite pour les calmer, et moi, je pousse la porte du grenier, derrière laquelle trépigne et s’époumone un peuple entier.

Poussant les plus hauts cris du monde, je les noie sous la pile de draps et de couvertures et dévale l’escalier comme si j’avais le diable aux trousses.

- Explique-moi pourquoi tu passes ton temps à galoper dans ce grenier en hurlant à la mort, éructe Henri, posté sur le palier, un poing sur une hanche, Colette assise sur l’autre, flanqué d’ un Benito stupéfait et d’un Idiot bavant plus fort que les fontaines de la Concorde.

Hirsute, essouflée, Liliane ne peut que balbutier des mots sans suite, comme l’affirment la plupart des romans quand l’écrivain a la flemme d’ écrire un dialogue.

- Hum, fait Henri, j’ai tout compris.

Placide, sage comme le Roi Salomon, il va coucher et border notre portée ; il se dirige vers la cuisine, Idiot sur les talons, pour remplir son écuelle d’eau, il se verse un plein verre de soda sans sucre, et enfin, daigne se tourner vers son épouse.

- Tu me réchaufferais pas un peu de soupe ? émets-je avec un sanglot.

- Avec du bromure ?

- Pff.

On va dans le salon, avec nos bols. On boit. Je m’allonge contre lui sur le canapé. Impossible de dire à ce roc que je vois des nains partout.

- Je ne les vois pas, moi, dit alors Henri, mais je les entends.

- Eh ? Qué, quéq’ tu dis ?

- Mais oui, ma petite Liliane chérie, je les entends tes souris, tes chauve-souris, tes hiboux, c’est normal que tu paniques, ça fait longtemps que cette maison n’a pas été habitée, et je suis sûr que M. Brugnon ne truffait pas son grenier et sa cave de pièges à rats ou de grain empoisonné.

- Mais c’est horrible, moi non plus, je ne ferai jamais ça à ces pauvres animaux !

- Il faut quand même trouver un moyen de s’en débarrasser, non ? Ils te tapent sur le système et ça déteint sur moi. Ecoute, tiens, en ce moment même, je les entends d’ici ! Ca n’a pas servi à grand chose que tu essaies de les effrayer tout à l’heure.

- Tout à l’heure ? Ah oui, tout à l’heure...

- Bon demain, c’est samedi, je reste à la maison, on va tout nettoyer ! Si on désinfecte les combles, plus de problèmes, tes bestioles, ce qui les attire, c’est la poussière et l’odeur de leurs petits méfaits.

- Tu crois ?

C’est le moment de jouer à la dinde, ça marche à tous les coups, et en plus, ça me repose, c’est un plaisir rare que de se faire dorloter.

- Mais bien sûr, affirme mon chéri adoré, on va te leur coller tellement d’eau de Javel et de désinfectant qu’elles vont se trisser fissa. Sur ce, si on retournait se coucher ?

- Meuh euh, y a plus de draps dans le lit.

Henri est décidément d’ humeur magnanime. Il suggère de rester sur le canapé où nous sommes déjà douillettement encafouinés.


(A suivre)

(Ne me demandez pas pourquoi le texte a changé de forme, je n'ai pas encore résolu ce mystère !)

 

17:13 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : fantastique, famille, humour, suspense, mystère

18/02/2010

feuilleton chapitre 13

johann_heinrich_fussli_pesadilla.jpg

Ca y est ! Je n'ose pas y croire ! Merci Françoise la Comtoise, tu es mon sauveur ! Il ne me reste qu'à trouver la taille convenable pour cette illustration (et les prochaines!) : il s'agit du Cauchemar, peint pas Heinrich Füssli, un peintre et critique d'art abglais d'origine suisse. (1741-1825) Il a peint plusieurs versions de ce tableau, avec un diablotin différent. Celui-ci correspond le plus à la créature qui vient réveiller Liliane au début des Cellules Etoilées.

(Résumé : installée dans une maison de banlieue, Liliane, son mari Henri, ses enfants Colette et Benito, et maintenant leur chien adopté, Idiot,voient leur vie perturbée par l'apparition de personnages extravagants et farceurs, issus peut-être du "Monde Invisible". J'insiste sur le fait que cette histoire n'est pas "un rêve dont l'héroïne va s'éveiller à la fin", surtout pas ! C'est sa vie réelle). Merci à tous. Je saute de joie à l'idée de pouvoir enfin vous faire partager mes découvertes, photos et illustrations!

Feuilleton, Chapitre 13 :

LES CELLULES ETOILEES

Chapitre  13

13 - LES PETITES OMBRES

De temps en temps, une ombre furtive glisse sur le plafond. A peine ai-je le temps de l’apercevoir qu’une mini-silhouette traverse la pièce, insaisissable, tout de suite évanouie. Ils arrivent sans prévenir, mais je suis la seule à les voir, et si je le faisais remarquer, on se moquerait de moi. Je ne veux pas que les enfants se mettent à les guetter et à les craindre, en se fiant aux insinuations de leur mère.  

- Il n’est pas encore passé, le dératiseur ? 

- Ah bon, toi aussi, tu les entends ?

- Faudrait être sourd pour ne pas les entendre, elles me réveillent presque toutes les nuits, ronchonne Henri.

- Tu les as vus ? 

- Quoi, les souris ?

- Pas seulement les souris, hein, les autres, tu les as vus ?

- Mais qu’est-ce que tu racontes, ma pauvre Liliane ? Quels autres ? débarrasse-nous de ces souris. 

- Ca me fait mal au coeur de tuer ces bêtes.

- Oh arrête, et tiens pendant que tu y es, demande à ton électricien de nous installer un éclairage là-haut et dans la cave.

Il s’intéresse. Avant de dormir, c’est fort. Je ne vais pas, en plus, lui demander s’il a vu des lutins et des trotte-menu. D’ailleurs, Henri roupille déjà. Paf, d’un coup. Cet homme peut passer des nuits entières à lire devant la télé, saisi d’insomnies féroces, et puis, certains soirs, s’endormir instantanément. 

Puisque c’est comme ça, je passe à l’attaque. Tout de suite. Sans déranger personne.

Enfiler des pantoufles et marcher sur les lattes qui ne craquent pas. Me glisser dans l’escalier en douce et pousser la porte du grenier sans la faire grincer. Surtout, ne pas réveiller Idiot.

Ca n’a pas traîné. Une horde de bestiasses a surgi de l’ombre. Elles sautillaient autour de moi, furieuses ; elles s’aggripaient à l’ourlet de mon tee-shirt et déblatéraient toutes en même temps.

- Oh là ! Oh là ! protestai-je, laissez-moi donc ! Lâchez-moi ! Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Au secours !

Au coeur des glapissements, quelques phrases se distinguaient :

- Tu peux crier, personne ne t’entendra ! 

- Une fois passée cette porte, tu es à nous !

Ces attaquants parlaient la même langue que moi. Ils ne ressemblaient pas du tout aux jolies créatures du rez de chaussée, élégantes et précieuses. Celles-ci, dépenaillées, se comportaient comme des furies.

Et des menaces par-ci et des griffures par là ! Heureusement, ces minus n’avaient aucune force dans les mains, ils pouvaient s’acharner sur moi, ils ne réussissaient qu’à me chatouiller sans me blesser.  

Enfin, lassés sans doute de leur propre agitation, les nabots se sont regroupés face à moi, les poings sur les hanches, les yeux propulsant des éclairs de rage.

- Vous avez semé la pagaille dans ma forêt ! a prétendu l’un d’eux.

Un petit garçon vrillait ses yeux bleu ciel dans les miens. Il marchait les pieds nus, un bonnet à bout pointu sur ses cheveux châtain en bataille. 

Un personnage au pelage tacheté titubait à ses côtés, costumé de bric et de broc, un chapeau à demi arraché sur ses oreilles pointues, les pattes ornées de mitaines de cuir ; près de lui, une fille maigre à l’air exténué dodelinait de la tête, tenant négligemment du bout des doigts un gigantesque écheveau de laine, emmêlé par terre à ses cheveux trop longs. Cette fileuse portait aux pieds des pantoufles de fourrure, qui juraient avec sa somptueuse robe de cour moirée, dégoulinant de fanfreluches souillées de boue. Elle semblait avoir terriblement sommeil.

Si ce n’était pas un cauchemar, ça y ressemblait bougrement.

Pourtant, des portes et des fenêtres mal jointes glissait sur moi le courant d’air habituel ; je respirais l’odeur du bois légèrement pourri, celui de la poussière parfumée des vieux costumes de M. Brugnon ; mon propre parfum flottait sur mes vêtements. J’avais même une perception très aigue de ces petits êtres : le cuir du chat, la laine de la belle, les effluves provenant du couffin d’une fillette en rouge, celles des pommes dans une coupe posée à mes pieds. Une jeune fille en robe bleue, les cheveux noirs retenus par un ruban, pinçait ses lèvres carminées ; à son bras se balançait un panier débordant de souliers pour petons de poupées. 

Ahurie, je reculai devant cette réalité aux allures d’hallucination. Je vérifiai mes mains et mes mollets, couverts de griffures. Je battis des paupières, me flanquai une gifle, me pinçai. Ca faisait mal ! Je ne dormais pas ! Ces sacripants existaient bel et bien ! Ils avaient organisé un carnaval, rien que pour moi !

- Euh, vous voulez des bonbons, c’est ça?

- NON ! ont-ils hurlé.

Un bonhomme un peu plus haut que les autres, décharné, à la dentition terrifiante et cahotique, titubait derrière eux. Ses hardes trop larges et trop longues pendaient sur lui comme sur un cintre. Des chaussettes trouées flottaient sur ses orteils comme les voiles d’un bâteau-fantôme.

- Qui êtes-vous donc ?

Le gamin aux pieds nus s’est approché de moi, suivi  de huit momignards du même acabit :

- “C’était” un ogre, dit-il sur un ton de reproche, il n’est plus que l’ombre de lui-même, il est mort de faim.

Bon, ces enfants miniatures et leurs acolytes étaient fous à lier. Ils poussaient un peu loin le bouchon du déguisement. Etait-ce l’époque d’Halloween ? Quand cette nouvelle manie de fêter les morts-vivants a commencé en France, j’ai tout de suite imaginé qu’un tas de maniaques allaient en profiter pour perpétrer des meurtres en série. Et  qui se sentirait bête après ? Les braves gens prêts à se ruiner pour offrir des friandises à ces mendiants d’un soir. Et voilà, qui avait raison ? 

- Eh, Madame !

Une gamine au capuchon perché sur sa queue de cheval, me secouait par la manche :

- Ma galette ! piailla-t-elle. Mon pot de beurre !

- Mon rouet ! pleurnicha la princesse en pantoufles

- Mes bottes ! rugirent en choeur le loupiot, le félin et le géant de poche.

Une pauvresse aux mains couvertes de poudre blanche -si jeune et déjà  droguée ?- gémit:

- Ma peau, ma peau !

J’entendis nettement un “Hi Han !” ironique derrière elle.

- Dégage, souillon, avec ta farine ! lui ordonna une grosse bonne femme, coiffée d’un chapeau pointu. Celle-ci brandissait un index boudiné à l’ongle démesuré devant ma figure. Une baguette lumineuse traversait son chignon, décoré au bout d’une étoile scintillante. De son autre main, la mégère tirait, telle un sac de linge, une jeune pouilleuse à la tignasse emmêlée, laquelle contenait dans son tablier six souris, six lézards et un rat.

Non, ce n’est pas possible. On m’a transportée dans un monde parallèle. Hypnotisée. Droguée ? 

Je vais me réveiller avec une migraine du diable. Je savais qu’il ne fallait pas reprendre de la glace aux fraises cinq fois de suite hier soir, juste avant d’aller au lit.

C’est mon estomac qui m’a sauvée. Prise de violentes nausées, je commençai à hoqueter, sous les regards courroucés de mes accusateurs. Quand ils ont compris que j’allais leur dégobiller dessus, ils se sont égaillés avec des cris d’horreur et de colère, pour me laisser dévaler les escaliers vers la salle de bain. Leurs menaces résonnaient encore à mes oreilles tandis que je plongeais ma tête toute entière dans le lavabo, l’eau fraiche nettoyant ma peau et mes frayeurs.

Le lendemain, ayant repris mes esprits, je me repassai la scène.

A qui me confier ? La seule personne susceptible d’écouter mes divagations semblait être M. Brugnon, l’ancien propriétaire de la maison.

Et me revoici affalée dans sa cuisine, trinquant avec ce monsieur affable, aussi givré qu’imbibé de vin de noix.

- Dites, on ne pourrait pas sortir ? J’étouffe là-dedans.

- Venez dans le jardin, ma p’tite dame, on va suivre l’allée des visiteurs.

- Ah non, pas de visiteurs ! Je veux voir de l’herbe, et des arbres.

- Bon, bon, ne vous énervez pas. Buvez un coup, ça ira mieux.

Dans son jardin, il n’y avait que de la verdure et des statuettes en plâtre, inanimées et colorées. Des sourires bonnasses et figés. Pas de lutins en furie.

- Vous n’avez qu’une solution, déclara M. Brugnon, leur rendre leurs affaires.

- Quelles affaires ?

- Vous m’avez dit que votre fille jouait avec des grandes bottes moisies, que vous aviez extrait des vêtements et des objets de mes malles. Non ?

- Ben oui, mais pourquoi n’avez-vous pas embarqué tout ce fourbi, vous ?

- Si vous croyez que je vous ai tendu un piège, chère Madame, vous avez tout faux. Jamais je n’aurais imaginé que ces sagouins allaient vous importuner.

- Pourquoi, vous, ils vous ont importuné ?

- Hum, fit M. Brugnon, on a eu quelques frictions !

- Franchement, vous auriez pu nous prévenir !

Tout en déambulant, Monsieur Brugnon avala d’un trait le contenu de son verre et sortit la bouteille de sa poche.

- Pas piqué des hannetons, mon petit vin de noix, hein ? Fabrication maison ! Bon, mettez-vous à ma place, vous répondez à ma petite annonce, vous venez visiter ma maison, si je vous avais dit : elle est infestée de créatures invisibles, vous l’auriez achetée ?

- A un prix exorbitant, quand on y pense.

- Au contraire, c’était donné, avec la féerie en prime !

- La féerie ? Créfieu de crénom, je n’ai pas eu une minute de tranquillité depuis que vos canaillous m’ont élue tête de turc !

- Je ne pouvais pas deviner que vous les verriez ! D’habitude il n’y a qu’à moi qu’ils apparaissent. D’ailleurs des fois, je croyais avoir trop bu, mais non, ils étaient là, même quand j’avais dessoûlé. Rendez-leur leurs affaires, et ils vous laisseront peut-être tranquille, je vous dis.

M. Brugnon n’en démordait pas. Il n’avait rien de plus à dire d’ailleurs, sinon des “On remet ça ?”, “Une dernière goutte pour la route ?”, “Revenez me tenir compagnie quand vous voulez, j’ai fait rentrer du Morgon à damner les pions et les daims.” Les daims ?

Monsieur Brugnon, mon nouvel ami, une réclame pour la sobriété au volant.

09:58 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : les cellules etoilées, fantastique, famille, humour

17/02/2010

feuilleton chapitre 12

il parait que je vous ai surchargés avec quatre chapitres d'un coup! Revoici un rythme normal, un chapitre par jour, pour les patients et les impatients.

Merci à tous.

Je bloque avec l'installation des photos et des illustrations, il y a un point que je n'arrive pas à franchir, une fois sélectionné le fichier, il ne s'installe pas, on me le redemande. Quel est ce mystère ? Sans professeur, je ne sais à quoi me référer !

 

LES CELLULES ETOILEES

 

Chapitre 12

LA COURSE AU BUFFET

- Tu viens avec moi ?

- Où ça ? demande Henri, mal réveillé.

Erreur : il n’a pas fini son petit-déjeuner. Avec lui, ça consiste à : allumer l’ordinateur, lire les nouvelles en écoutant les infos à la radio ; accessoirement, c’est aussi s’asseoir, tartiner son pain et avaler son café, l’oeil toujours rivé sur l’écran.

- Ecumer les brocantes du coin.

- Pourquoi ça ?

- Ben, on a besoin d’un buffet, de quelques chaises, de bibliothèques. Tu veux pas venir ?

- Peux pas, j’ai un déjeuner d’affaires.

- Ah, je croyais que tu restais à la maison aujourd’hui ?

- Tu n’as qu’à emmener les enfants, ça les amusera, dit Henri.

Les enfants. Dans une brocante. Je vois d’ici le tableau. Moi qui imaginais une balade en amoureux, avec des rires indulgents devant les rossignols et les inévitables camelotes, des trouvailles pittoresques, un déjeuner seul à seule entre deux explorations.

- Je te fais confiance, conclut Henri, tu seras plus à l’aise qu’avec moi, tu sais combien ça m’agace de piétiner au milieu de tous ces vieux machins qui ne servent à rien.

- L’idée, c’est de trouver des machins qui serviront à quelque chose.

Benito a tenu à m’accompagner, avec Idiot naturellement. Mon fils se moquait bien des meubles, il avait juste envie de jouer avec son chien. Et pour jouer, celui-ci a joué.

Il n’a épargné aucun des hangars où s’entassent antiquités et petits bijoux cachés. Sniff sniff, snouff snouff, ça reniflait, ça postillonnait, ça sprintait. Au passage, ça bousculait les candélabres, les chaises bancales et les bibelots posés à terre. Dans les allées, la bête galopait comme si elle coursait un charcutier en livraison ; les chineurs trébuchaient sur son passage et certains chutaient à qui mieux mieux contre les objets ; pire encore, une fois les lieux explorés, le chien reprenait depuis le début et pissotait sur tout ce qu’il croisait.

J’avais beau le disputer et le tirer par le collet, Idiot n’entendait qu’une seule voix, celle de Benito, et mon fils gloussait à toutes ses bêtises.

On en a fait trois, des brocantes, avant que je ne perde mon sang-froid. A la quatrième, j’ai accroché la laisse d’ Idiot sur un poteau à l’entrée. Le chien a jappé un bon moment, hululé à fendre l’âme et enfin, s’est étalé en travers de l’entrée. Les visiteurs l’enjambaient en râlant ou en riant, quelques-uns sont tombés sur lui. Idiot levait à peine la tête, en exhibant la langue avec son sourire très personnel, et il remuait la queue avec plus de fougue qu’un batteur à oeuf.

Enfin, j’ai dégoté deux buffets pas chers du tout, et une table de salle à manger en bois qui en avait vu de belles, mais évoquait de savoureuses ripailles campagnardes. Je n’ai pas pu résister à six chaises rescapées d’un ensemble Henri II, avec des petites colonnes sculptées du meilleur mauvais goût, mais d’après Benito réjoui, elles ressemblaient à des trônes de château, alors, inutile d’hésiter ! Le tout pour une bouchée de pain.

Les aboiements sonores d’Idiot nous ont rappelés à l’ordre. C’était l’heure de la graille, encore d’après mon fils, qui mélange allégrement les expressions démodées, l’argot et le verlan de son époque.

Pas loin d’Antony, nous nous sommes arrêtés dans un de ces grills adorés des enfants, et là, tous les trois nous avons pioché dans les bacs du self service. Et en avant pour le coin le plus agité et le plus bruyant, où d’autres enfants et d’autres quadrupèdes se démenaient en travaillant des mâchoires et des cordes vocales.

Il ne restait plus qu’à regagner le logis et à retrouver Colette. Ma petite avait passé la journée chez Claudie, heureuse comme tout de se rouler par terre avec ses chiens et de s’empiffrer des gâteaux dont ma chère amie n’est pas avare.

(A suivre)


17:00 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : fantastique, famille, suspense, m ystère, humour

 
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