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15/02/2010

feuilleton chap. 8-9-10-11

J'apprends à aller sur vos blogs à tous et à vous répondre, vous êtes pleins de surprises et de ressources et savez installer de belles photos.

J'espère ne pas vous lasser en publiant ces notes au jour le jour, pour ma part j'adore les feuilletons et je suppose que certains d'entre vous aussi ?

Les illustrations ne sauraient tarder. Merci de votre patience! Amitiés chaleureuses à tous. Hélène

 

LES CELLULES ETOILEES chapitres 8 à 11

 

Chapitre 8

CHIENS ET CHATS

Une petite bêtise pour Benito:

“A la place du chiot surgit soudain un énorme loup-garou, toutes dents dehors, les canines alignées comme les touches d’un piano, pointues et sanglantes. Ses pattes crochues fendaient l’air sous le nez de Liliane, de plus en plus près, un nez sur le point d’être arraché, comme ses sourcils et les ongles de ses orteils .”

Berk.

- On pourrait avoir un chien, M’an ?

Voilà. On était bien tranquille pourtant, pour une fois. J’avais presque oublié la façon dont les Sept Nains m’avaient reçue cette nuit, je m’étais persuadée que les bleus qui couvraient mes mollets ce matin n’avaient rien à voir avec les coups de balai d’une Blanche-Neige imbibée de crack.

Henri me dit que la nuit, je saute comme un haricot mexicain dans le lit, je “fais des bruits abominables avec mon nez et ma gorge”, quelle horreur, et en plus il a souvent l’impression que je me bats. Avec des créatures invisibles.

Colette et moi nous étions dans la cuisine, béates, à partager les oeufs au lait fraichement défournés ; je ne pensais pas encore à la promenade de l’après-midi et encore moins aux corvées du soir, et voilà que mon Benito surgissait de nulle part avec l’idée lumineuse du siècle.

- Oh voui, a fait Colette, ravie, un petit chien !

- Non, un gros, a corrigé sévèrement Benito, pourquoi un petit ?

Colette a bondi de mes genoux en miaulant. Cette gosse est aussi zinzin que sa mère, c’est en tout cas ce que j’ai lu dans les yeux de Benito.

Toute la journée, pour m’embêter, Colette a miaulé, elle a même marché à quatre pattes jusqu’à l’arrivée de son Papa chéri.

- Papa, miaou !

- Mon petit minou, a bêlé le grand dadais en lâchant sa serviette de cuir bourrée de paperasses.

Ils sont partis minauder et bêler en coeur dans le salon, pendant que Benito et moi nous mettions la table.

Après les miaou, Colette a changé de refrain :

- Chester ! Chester, chester, chester !

Elle tape du pied, comme si elle écoutait de la musique techno. Devant son museau, un plateau de fromage étale sa corne d’abondance, bleu, gruyère, chèvre, brebis, carrés frais... au moins une dizaine de fromages, mais son petit nez se plisse de rage, et de sa bouche fuse la mystérieuse imprécation : “Chester ! chester ! chester !”

- Peux-tu te taire un peu, mange plutôt du gruyère, on n’a pas de chester, gronde Henri, qui commence à s’énerver.

La nuit a été longue. Fatigante.

“Une pluie de bottes frappa Liliane de plein fouet. Elle tomba à la renverse sur un amas de branches mortes. Les hurlements de la horde et le fracas du tonnerre étouffèrent ses cris de douleur. Au-dessus d’elle craquaient et gémissaient les branches blafardes des arbres, pliées par le vent ; sous les éclairs de l’orage, leurs racines arrachées du sol fracassaient les airs et rebondissaient sur la fugitive. Les appels à l’aide de Liliane disparaissaient dans la tourmente. Les semelles des bottes écrasaient ses joues, leurs boucles de fer lui lacéraient le visage. Des lambeaux de cuir cinglaient ses jambes. Hors d’haleine, elle tenta de se dégager. Les chats s’abattirent alors sur elle, toutes griffes dehors

Je n’attends pas d’être dévorée pour rejeter les couvertures, les draps, les oreillers, le couvre-lit, le tapis de sol, les pantoufles, et accessoirement le mari, qui encombrent mon lit.

- Quoi encore ! grogne Henri, les quatre fers en l’air.

- Ben euh j’ai fait un cauchemar, j’ai failli me faire bouffer par des chats !

- T’es folle, ma pauv’ chérie, faut te faire soigner !

Benito arrive en trombe :

- Alors Maman, t’en as parlé à Papa ?

- Quoi encore, gronde derechef son père, à qui il vaut mieux ne rien demander avant le premier café.

- C’est rien, mon chéri, bafouillé-je, en essayant de m’extirper du fouillis environnant.

- Vous jouez à cache-tampon ? demande avec dédain mon Benito, du ton d’un maitre d’hôtel dont le client a bavé sur son plastron.

Henri rabat dignement son haut de pijama, déroule les jambes jusqu’aux chevilles ; quant à moi, la chemise de nuit remontée jusqu’au nez, je cache sous l’ amoncellement de textiles des appâts de femme mûre que mon fils n’a pas besoin de connaître avant quelques années.

- Vous jouez tout le temps tout seuls, reproche Benito, on n’arrive pas à petit-déjeuner ensemble.

- Va te coucher, brame son père, qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Et toi, Liliane, si tu ne peux pas dormir, va le préparer, ce petit-déjeuner, laisse-moi récupérer cinq minutes !

Il se recouche en grommelant dans son patois personnel. Je file dans la cuisine remplir la machine à café ; en attendant que tout le monde se lève, je vais m’en boire une grande tasse dans le salon en regardant un épisode de “Buffy contre les Vampires”. Celle-là au moins, elle déguste plus que moi !

Chapitre 9

CHIEN DEVANT !

Traverser une allée du refuge des animaux, c’est sûrement pire que marcher entre les cellules des prisons d’Alcatraz et de Sing Sing réunies. Aucun hurlement humain ne peut se comparer à celui des chiens. De leur gorge émane une plainte si forte et si profonde que les cheveux se dressent sur la tête ; on claque des dents, on frissonne d’horreur, on s’attend à croiser des morts vivants.

En réalité, tous ces pauvres clebs crient la même chose : je suis seul, abandonné, j’ai besoin d’amour, c’est Johnny Hallyday version canine. Ils se jettent contre les grillages et les barreaux et leurs grands yeux larmoient, leurs gueules supplient, leurs pelages sont secoués d’émotions, ils n’en peuvent plus ces pauvres clébards, de solitude, de faim, de soif, de désespoir.

Je n’avais pas emmené Colette, et je n’aurais même pas dû céder aux prières de Benito qui voulait choisir son chien. Choisir. Comme si c’était possible. Il les voulait tous. Je les voulais tous. Et tous nous voulaient.

Nous ne sommes même pas allés au bout de ce couloir de la mort.

Benito et moi avons tourné la tête en même temps vers un “wif wif” particulièrement déchirant. C’était lui. Nous ne ferions pas un pas de plus.

Avec son air résigné et désabusé, la jeune femme qui s’occupait du secteur a ouvert sa cage.

Au fond deux autres chiens dormaient, indifférents au vacarme. Ils semblaient à bout de forces, presque morts.

“Le” chien a eu l’air surpris et a hésité, la truffe levée vers Benito. Mon petit garçon a tendu sa mimine et le chien l’a léchée avec timidité d’abord et avec un enthousiasme qui l’a propulsé hors de son enclos, droit sur la poitrine de son nouveau maître.

Benito riait et pleurait tout à la fois, les bras autour de son petit copain à poils, tout puant et gluant.

J’ai donné un peu d’argent comme convenu, et un peu plus en me disant qu’un refuge pareil ne devait pas être bien riche. Ce n’était pas grand-chose, à côté de ce qu’on nous donnait, à nous : une vie.

Le petit corniaud a sauté dans la voiture en commençant par le siège conducteur. Il tournait en tous sens, bondissait de la place passager aux sièges-arrière. Il dégageait une forte puanteur de chenil.

Benito est monté derrière moi et a refusé de lâcher son pote en délire. Il a mis un certain temps pour lui passer le collier acheté avant notre expédition.

A la maison, le chien a commencé par filer dans le jardin en s’empêtrant dans sa laisse ; il reniflait éperdument, la truffe au sol, piétinait nos maigres plantations et bien sûr, ne manquait pas de pissoter un brin contre les arbres et les pierres.

Je n’arrivais à déterminer ni sa race, ni sa couleur tant il était crotté. Comment lui faire prendre un bain? Il s’agitait avec plus de frénésie qu’une armée de guêpes sur une assiette de confiture. Benito a détaché la laisse de son collier, j’ai poussé la porte de la maison et nous avons regardé le bestiau prendre possession de son foyer.

Il bavait d’allégresse, soufflait et respirait à tue-tête, il courait partout en dérapant, il se roulait sur les tapis et s’élançait avec fureur sur toutes les sufaces vernies et cirées, il jappait, gloussait, éternuait et surtout, cet imbécile ne cessait pas de sourire. Bien sûr que les chiens sourient. Autant que les chats !

Colette est rentrée avec Claudie, qui l’avait gardée pendant notre absence. Elle a poussé des cris de joie et s’est roulée par terre avec le petit pouilleux.

- Manman, a-t-elle crié, ravie, il va nous dire merci, regarde !

- Pauv’ fille, a fait Benito, le nez relevé en signe de dédain, les chiens ne parlent pas !

- Ighirrf ! a fait le chien .

- Ah tu vois ! C’est toi le pauv’gars ! A moi il a dit “il griffe”.

- “Il griffe” ! “Il griffe” ! Ah ah ah, ce qu’elles sont bêtes les filles !

Colette s’est réfugiée contre mes genoux, Benito a joué à chat avec son chien avant de lui jeter ses savates et mes pelotes de laine.

Le chien aboyait, Colette pleurait, Benito s’époumonait, Claudie riait et j’essayais de calmer tout le monde en ramassant les jouets improvisés. Ca dégageait pas mal de bruit.

Henri est rentré, balançant un sac d’épicerie, dans lequel s’entrechoquaient des bouteilles de Côtes du Rhône. Nous étions tous les quatre affalés sur le tapis du salon, à rire et à taquiner le corniaud essoufflé.

- Manquait plus que celui-là, a soupiré le chef de famille.

- Bon je rentre, a dit Claudie, il faut que je sorte les miens, de chiens.

- Et tu n’aurais pas pu dissuader ma femme de ramener ce fauve ici, toi qui as de l’expérience ? a demandé Henri.

Colette a glapi :

- Si tu savais ce qu’ils sont mignons, les chiens de Claudie !

- Et en plus elle a des chats, ai-je ajouté.

Henri m’a jeté un regard noir et s’est réfugié dans l’escalier.

Au dîner, le chien s’était calmé, épuisé, après un bon repas de bourguignon et de riz.

Benito lui a déjà trouvé un nom. Il nous l’a révélé à table, et Henri a failli s’étrangler avec les saucisses du cassoulet.

- Tu es bien sûr de vouloir appeler ce chien “Idiot” ?

- C’est évident, dit Benito, ce nom est gravé sur son front.

- N’a rien de gravé, dit Colette, n’a que des jolis poils beige.

- Il est Idiot, dit Benito, péremptoire, je l’ai vu tout de suite, et en plus, quand je l’ai appelé comme ça, il est venu me lécher.

- Et c’était quand, ça ?

- Tout à l’heure, pendant le goûter.

- Tu venais de manger un hot dog, fait Henri, pas étonnant.

Vexé, Benito s’est tu.


Chapitre 10

TOUS AU GRENIER !

Toute la nuit, il y a eu du potin au-dessus de nos têtes. Une armée en marche, le défilé du quatorze juillet. Je ne rêve pas. Henri se réveille, Colette se réveille, Benito se réveille, je suis réveillée. Et pour couronner la fête, Idiot se réveille. Il aboie, il éructe, il s’entruche.

Benito ricoche dans notre chambre, le pyjama en accordéon autour des genoux, les épis de ses cheveux en bataille.

- Idiot ! Il s’est fait mal ?

On nous envahit par le toit, et ce gringalet ne pense qu’à son bête chien.

Dans sa petite chambre, Colette geint :

- Manman, j’ai peur ! Papa, viens me chercher !

Tout le monde se réunit sur le palier. Idiot dévale les escaliers en glissant sur son arrière-train, animé d’une rage schizophrène qui le transforme en lion. Pour un bâtard croisé de basset, de barzoï, de pékinois et de je ne sais combien d’autres races, pour ne pas dire d’espèces, c’est un exploit. Ca ne l’avance pas à grand chose : le bruit provient d’en haut, pas d’en bas.

Une fois au pied des marches, Idiot se propulse à l’envers dans les escaliers pour les escalader, toujours en glissant, et en plantant bien ses griffes dans le beau bois tout juste ciré.

- Crétin ! crie Henri.

- Il est pas crétin, proteste Benito, il est Idiot !

- Je ne te le fais pas dire ! braille Henri, au bord de la même hystérie que le roquet en question.

Colette, un doigt de sa poupée Chiffon dans la bouche, brandit un poing dodu vers le grenier:

- Là, là ! Des fantômes ! Des monstres ! La souris qui rit !

En effet, le ramdam continue, un mélange de fête foraine, de foire aux bestiaux, de pensionnaires de zoo récalcitrants atteints de la danse de Saint Guy, encouragés par les vivats d’un public de corrida assoiffé de sang, le fracas d’un rallye automobile, tout à la fois.

- Reste avec les enfants, ordonne Henri, chef de l’expédition.

J’adore quand les hommes se prennent pour des généraux, qu’ils cèdent leur place dans les canots de sauvetage, qu’ils disent : “Les femmes et les enfants d’abord”. J’adore quand ils portent les paquets, quand ils se précipitent pour trouver de bonnes places dans le train, au cinéma, au restaurant, quand ils ouvrent les portières de voiture, quand ils se lèvent de table chaque fois qu’on va “faire un brin de toilette” ; j’adore quand ils disent : “Ne fais surtout rien ma chérie, je m’occupe de tout.”

Bon, c’est le moment de profiter à fond de l’aubaine.

Malgré mes inquiétudes, je m’appuie à la rampe, Colette et Benito collés à mes jupes. Le vaillant mari prend le chemin des combles.

Après plusieurs minutes d’incertitude et une nouvelle avalanche de vacarmes en tout genre, Henri redescend en ronchonnant.

Assailli par nos questions, les manches de son pyjama saccagées par ses bambins, il me foudroie d’un air sévère :

- Quand quelqu’un aura décidé de mettre un peu d’ordre dans cette maison, ce genre de cirque ne se reproduira plus.

La machoîre décrochée sur les pantoufles, je le suis dans la chambre des enfants ; Henri les recouche en bougonnant dans une langue inconnue, celle de la mauvaise humeur, qu’il vaut mieux ne pas savoir déchiffrer.

Colette et Benito rient d’aise parce qu’ils trouvent toujours leur Papa hilarant quand il râle. Henri a le chic pour mélanger des injures internationales à son dialecte des Vosges et au parisien le plus parigot. Un jour j’écrirai un dictionnaire rien qu’avec les mots d’Henri.

Une fois dans notre chambre, il s’ allonge, les yeux au plafond, l’air à la fois fulminant et consterné.

- Mais, enfin, chéri, tu vas me dire ce qui s’est passé là-haut ?

Henri me regarde comme si les tentacules de la Méduse m’avaient poussé sur le crâne :

- Ma pauvre Liliane, je sais que tu as du travail à ne plus savoir quand respirer, mais tout de même, tu ne trouves pas que le grenier pourrait ressembler à autre chose qu’à une décharge municipale ?

- Quoi ?

- Pff, fait Henri, et il pose sa belle tête sur l’oreiller pour s’endormir à la seconde.


Chapitre 11

DES BOTTES DE CHAT

Devant moi se dresse une paire de bottes aussi volumineuses qu’éculées, d’où émergent deux petites mains et une tête hilare. Colette.

- Mais, comment as-tu fait pour tomber dans ces horreurs?

Colette rit, soulevant une bouffée de poussière.

- C’est Benito qui m’a aidée. Elles sont belles, hein ?

- Je t’avais pourtant dit de ne toucher à aucun de ces objets. Regarde-moi cette saleté !

Colette baisse la tête, les larmes ne sont pas loin.

- Combien de vieilleries as-tu exhumées du grenier, ma puce, dis à Maman ?

- C’est pas des vieilleries, c’est les affaires des fées.

- Bon d’accord, les affaires des fées. Tu en as descendu d’autres avec Benito ?

- Mais tu sais bien, geint Colette, qui transpire dans ses horribles brodequins. On a pris les affaires des fées, l’aut’ jour toi et moi.

- D’accord chérie, tu veux bien montrer tes belles bottes à Maman ? On les enlève d’abord ?

- Nan, euh si, euh nan, c’est mes bottes.

- Bon, Colette, chérie, écoute-moi bien : on les enlève..

- Nan.

- Tu les montres à Maman...

- Mmm gnan.

- On les brosse ...

- Elles sont pas sales !

- On les met dans ta chambre, si tu veux, d’accord ? Comme ça tu pourras les regarder autant que tu voudras.

- Mmm c’est mes bottes.

Je l’ai extirpée des deux tuyaux de cuir pourri. Colette s’est un peu débattue, mais elle ruisselait tellement là-dedans qu’elle m’en a été reconnaissante.

Il a fallu la relaver avant de lui décrotter son infâme trésor. Elle piaillait tant et plus dans mes pauvres tympans. Ses petits doigts enroulés dans des chiffons, elle s’est resalie en patouillant la cire sur le vieux cuir des bottes ; les découvrir enfin propres et lustrées l’a calmée.

- Voilà, on les met là, près de ton lit, mais promets de ne pas les enfiler sans me le dire.

- Promis, Manman, ‘garde comme elles sont belles ! Peut-être qu’elles font les sept lieux ?

- Ca m’étonnerait ma chérie, il n’y a pas de chat dans le coin, alors elles ne peuvent pas marcher sept lieux d’un coup, tu comprends ?

- Ah non, c’est pas juste, moi je veux un chat.

Manquait plus que ça.

- Un chat ne s’entendrait pas avec Idiot, tu sais, Idiot est un chien. Les chats et les chiens se battent la plupart du temps.

- On n’a qu’à mettre les bottes à Idiot, il fera des sept lieux aussi !

- Bon, c’est l’heure de préparer à manger, on verra tout ça avec Papa.

- Voui, Manman, Papa il saura qui fait les sept lieux.

- C’est ça, peut-être bien qu’il les fera lui-même les sept lieux !

- Tu crois, Manman ?

Le lendemain, même pastis. Colette s’est enroulée dans des haillons qui d’après elle, ont appartenu à Cendrillon.

- J’ai aussi des crayons, dit-elle.

Elle brandit sous mon nez un vieil escarpin en plastique bourré de crayons.

- C’est mon plumier !

- Et d’où sors-tu cette coch... ce plumier, ma chérie ?

- L’ai trouvé dans l’escalier ; l’est en verre tu vois, comme la pantoufle de Cendrillon.

Avec un soupir, je la cale sur mes genoux et lui fourre un crayon dans la main.

- Il est drôle ton ogre, Manman. Tu fais plus de Martiens ? Moi je vais dessiner les petits Poucets.

Nous sommes seules dans la maison. Idiot s’est couché sur mes pieds et s’est endormi. Il ronflotte et bavotte dans mes pantoufles.

Colette griffonne des ronds, “les têtes des Poucets qui dorment”. Sur la table trainent un bavoir, une écumoire, une assiette avec les reliefs des oeufs au plat avalés par Henri au petit-déjeuner, un exemplaire de “Elle” écorné, un lego et des cubes, un relevé d’eau, une boite de crayons de couleurs, des papiers de brouillons, un dé à coudre, des socquettes.

- T’as pas rangé, Manman.

- Eh non, ma puce, aujourd’hui je n’en ai pas envie.

- Tu préfères dessiner ?

C’est ça, je préfère dessiner. En guettant les apparitions intempestives.

J’ai tout de même d’autres soucis dans la vie. Benito qui ne me raconte jamais rien de sa vie scolaire. Henri qui n’est là que pour manger et dormir. En gros. Le boulot ménager, comment gagner des sous supplémentaires. Comment chasser les lutins de ma cuisine, les créatures de l’ombre, les monstres des placards, les mutants du grenier.

Demain j’attends le plombier, pour la fuite dans la cave, après-demain l’électricien, pour toutes les prises arrachées du mur et celles qui ne marchent pas du tout, après-après-demain le ramoneur, et la semaine prochaine le couvreur pour des tuiles déplacées.

- J’ai vu la souris, dit Colette.

- Quoi ?

- La souris qui rit.

- Quand, comment ?

- La Souris qui rit, elle saute sur le lit, elle fait des grimaces, elle lit.

- Hein ?

- Elle lit. Oh regarde, ton prince, il a les dents pointues !

- Mais...

Colette glisse le long de mes jambes et se met à tournoyer en fredonnant.

- Elle lit, la souris, elle lit la souris, le Prince il est moche, lali lala.

- Dis-moi, mon chou, tu ne veux pas la dessiner, la souris ? Montre à Maman.

- Nan, nan, moi danse avec Idiot.

Et c’est ce qu’ils font, tous les deux, le chien et la naine, sur le tapis ; et pendant ce temps-là, sous les fenêtres galope le cocker doré, qui vient faire pipi sur mon rosier fraîchement planté, talonné par la Dame qui le gronde, mais si tendrement que le cocker lui rit au nez.

Mon amie Claudie, qui passe de temps en temps, remarque :

- Tu es sûre de ne pas en faire trop ? Tu dois être fatiguée, tu as des hallucinations, c’est tout.

- Et ça, c’est des hallus ? lui dis-je en exhibant mes mains griffées, mes orteils mordillés, mes bleus.

Claudie part d’un rire égrillard :

- Dis donc ton mari, il est en pleine forme !

- Quoi, t’es folle ! Henri ne m’a rien fait !

- C’est ça oui, et le suçon là dans le cou ?

- C’est pas un suçon, c’est un coup de patte !

- Ah ah ! fait Claudie, de mieux en mieux, tu laisses le chien dormir dans ton lit !

- Mais t’es vraiment givrée ma pauv’ fille, je préfère entendre ça que d’être sourde !

- Je te donne l’adresse d’un bon psy, glousse-t-elle.

Décourageant. Je l’entraîne dans la cuisine.

- Regarde, là et là, tu ne vois pas les empreintes de leur pas, non ?

- Je vois juste que t’as pas lavé le carrelage, ouais !

Le mur. Les marches du grenier. Je vais les lui montrer:

- Et ça, c’est de la crasse de carrelage peut-être ?

- Non, c’est de la crasse de mur et d’escalier.

Déprimant. Retour à la cuisine. Vite un siège.

- Tu n’es plus mon amie.

- Bon, dit Claudie, on va se faire un super-café et tu vas tout me raconter du début à la fin. Au fait t’es sûre que tu n’es pas frustrée sexuellement en ce moment ?

- Oh noooon.... pas ça.....

- Pleure pas ma ’nouche, allez viens dire à ta copine ce qui ne va pas.

Elle ne m’a pas crue. Elle a tout mis sur le manque de sommeil, sur le surmenage, le changement de décor, le fait d’habiter la banlieue et de ne plus prendre le métro, sur le silence de notre petite rue, la poussière et la solitude de la ménagère de fond.

- Ch’uis pas une ménagère de fond, j’ai une activité.

- A part torcher les mômes et le mari ?

- Ils se torchent tout seuls, déjà, et moi j’ai repris mes illustrations, faut bien qu’on vive.

- Ce serait pas mieux pour toi d’aller dans un bureau, de voir du monde ? s’intéresse ma Claudie, tirée à quatre épingles, à la mode, parfumée, jamais enfermée dans son trou.

- Du monde, ah ah ah, si tu savais le monde qui grouille dans cette turne !

Claudie lève les yeux au ciel :

- Du monde, du vrai, des êtres humains comme toi, pas des fantômes.

Alors là c’était trop, j’ai piqué une crise de larmes et il a fallu ouvrir une bouteille de gin, presser des citrons, givrer des verres, saler leurs bords, sortir des pistaches, des brezels, des olives, des piments, des blinis et du tarama, des gressins au sésame, de la purée d’aubergines, du tzatziki ...

- Bon, tu crois que ça va suffire pour te requinquer ? fait Claudie, lassée de faire le service, faut que j’aille voir ce que font mes chiens.

Ses chiens. Entre deux gorgées de remontant, je vois ses deux clébards se rouler sur ma pelouse mal tondue avec Idiot, tout cochonné, et comme par hasard, le cocker doré de la Dame mystérieuse. Elle aussi, tiens, j’ai rêvé d’elle. Si ça se trouve c’est une illusion, pas une vraie dame.

- Dis donc, me crie Claudie par la fenêtre, il est à toi le chien roux ?

Je lui fais un signe de dénégation de la main gauche, la droite étant occupée à monter et descendre le verre de la table à mes lèvres.

La dame au cocker se pointe, et pour une fois qu’elle l’ouvre, je ne l’entends pas. Avec Claudie, elle entame une discussion animée, elle s’esclaffe, elle désigne les quatre chiens avec de grands gestes.

Enfin, elle rappelle son cocker et les voilà qui s’éloignent en dansant, oui, en dansant, je ne rêve pas, j’ai les yeux ouverts, les oreilles coincées vers la vitre, les trous de nez béants, la bouche idem ; c’est le deuxième chien que je vois danser, Idiot, et maintenant ce clebs doré ; et pire encore, voilà que le long de la grille du jardin, défilent des petits êtres affublés d’oripeaux chatoyants, tout petits, plus petits que des nains de jardin, des homoncules, des femmelettes, des gros et des fluets, des animaux à trompe, à poils, à bosses, à queues, à plumes, des chariots minuscules, et preuve que je ne suis pas cinglée, les deux chiens de Claudie et le mien, Idiot, mon Idiot chéri, tous trois se précipitent vers cette procession et reniflent et aboient et grattent le sol, et deviennent zinzins à tourbillonner alors que les mistoulinets s’évanouissent dans un endroit du jardin où il n’y a rien, pas de trou, pas de passage, pas de porte, pas de brèche.

- T’as vu ? t’as vu ?

- Quoi ? dit Claudie en repassant la porte de la cuisine.

Je me rassois, sonnée.

- T’as rien vu.

- Elle est sympa la fille au cocker, dit Claudie, tu la connais ?

- Vaguement.

- Au fait, Idiot, il faudrait lui nettoyer les pattes, ses coussinets sont tous englués.

- Ouais ouais.

- Ses oreilles aussi, tu sais, à force de trainer par terre.

- Ouais ouais.

Claudie lève un sourcil étonné.

- Bon, enfin je ne vais pas te dire ce que tu dois faire avec ton chien, hein? Arrête de boire, ça te fatigue.

- Ouais ouais.

- Bon j’y vais, dit ma copine. Allez les enfants, on rentre !

Ses bestioles bondissent dans sa voiture, caracolant gaiement sur les sièges en faux cuir, me laissant là, dans la maison vide, avec une bouteille de gin, des amuse-gueules, des êtres jaillis du monde invisible ; et Idiot et ses coussinets bouchés.


(A suivre !) 

10:23 Écrit par Hélène Merrick dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : les cellules etoilées, famille, fantastique, animaux, mystère

 
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