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14/10/2011

Lycée - 4 - Chamailleries

Une Année au Lycée – 4 - Chamailleries

C’est le matin, je grimpe vite un étage pour aller chercher Betty. Elle ouvre la porte avec un grand sourire. Elle commence à se sentir à l’aise au lycée, bien plus à l’aise que moi. Un petit pincement m’a traversé la poitrine, comme un vertige, une minuscule jalousie. Dans la cour, pendant la pause du matin, Betty donne carrément une conférence sur sa vocation : devenir vétérinaire. Les autres filles écoutent quelques instants et se détournent toutes en même temps ; un petit groupe de garçons passe près de nous.

classe 5è ?.jpg

- C’est lui, chuchotent les filles autour de nous.

Betty continuait à pérorer.

- Eh, la rouquine! dit “Lui”

S’il n’avait pas une aussi grosse voix, Betty l’aurait sans doute ignoré. Elle relève la tête, les yeux écarquillés, la bouche toute ronde. Je me recroqueville derrière elle. Papa m’a prévenue : “Les élèves les plus grands ennuient les nouveaux, le bizutage, ça a toujours existé.” Le seul mot de bizutage m’a épouvantée; de plus Papa n’a pas eu le temps de m’expliquer en quoi consiste cette opération. Et voilà qu’un garçon à la grosse voix vient s’en prendre à mon amie.

- Qu’est-ce qu’il y a, a soufflé Betty, qu’est-ce que tu veux?

Les autres élèves se sont toutes poussées, elles forment comme une voie royale, tout juste si elles ne brandissent pas des lances et des flambeaux, comme dans “Sissi impératrice”, quand Romy Schneider traverse la place Saint Marc. J’aimerais bien m’enfuir, mais je reste pétrifiée. Moi si hardie d’habitude, que m’arrive-t-il? Le lycée ne me réussit pas, je deviens peureuse, voilà une découverte que l’on n’aime pas faire sur soi-même.

“Lui” n’a pourtant pas de quoi faire peur: un garçon pas beaucoup plus grand que nous, châtain avec une grande mèche d’un côté. Il a un beau sourire et l’air moqueur, pas du tout méchant. Il prend même l’air contrit :

- Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur.

Betty est toute rouge.

- Tes cheveux ressemblent à un feu de forêt, dit le gars.

Toutes les filles frémissent, gloussent, se poussent du coude. Rien que des idioties. Tout pourrait se terminer comme ça, surtout que le poète, se sentant sûrement ridicule, fait mine de s’en aller. C’est alors que j’ai la bonne idée d’éternuer. Et en plus je fais tomber toutes mes affaires, manteau, écharpe, bonnet, gants ; la surveillante nous oblige à les emporter avant de sortir dans la cour, on ne les met jamais.

“Lui” s’arrête et les ramasse, pendant que je renifle lamentablement en tortillant mon nez avec un mouchoir.

- Mon nom, c’est Alain Bouvier, il dit

- Euh, merci, laisse, ça va.

- Et toi, c’est quoi ton nom?

- Ben euh, Jacqueline Demètre, 6ème B1

- On est dans la même classe, dit Alain Bouvier d’une voix très basse.

Heureusement la cloche a sonné juste à ce moment-là.

- Euh ouais, bon, faut que j’y aille.

Alain Bouvier m’a emboité le pas et a marché près de moi jusqu’à la classe.

Je me suis esquivée dès que j’ai pu pour m’asseoir à côté de Betty. Je lui ai jeté un coup d’oeil : elle avait les joues rouges et le regard fuyant, avec la lèvre inférieure un peu pendante, comme les jours d’ examen.

- Mais qui c’est ce gars ? Ce qu’il est embêtant !

- Tu ne sais pas? a chuchoté Betty, l’air suffisant, c’est le redoublant. Il parait qu’il est brillant mais dissipé.

- Moi je le trouve collant, j’espère qu’il va me laisser tranquille!

- Qu’est-ce qu’il est beau, a chuchoté Betty, les yeux chavirés, et tu as vu, il a dit que mes cheveux étaient comme un feu de barrière!

- De forêt, quelle gourde, ma pauvre, tais-toi, on va se faire disputer.

Ca n’a pas loupé, je suis passée au tableau me débattre avec mes premières équations.

Fée Top model !.jpg Quelle journée !

Le soir, je faisais mes devoirs dans ma chambre quand Joséphine est venue me voir. Cet été, elle a passé deux mois en Martinique, et comme il fait encore beau à Paris, elle continue de porter des tissus bariolés et des ruisseaux de petites perles d’or autour du cou et sur la poitrine.

- Quelle chance tu as, je lui dis tout le temps, tu n’as pas peur de t’habiller comme tu veux, moi je n’ose pas!

- Ben, pou’quoi? Personne ne te fo’ce à mettre du marron, du noir ou du gris tous les jours!

Joséphine est la seule de sa famille à avoir du mal à prononcer les “R”, mais j’ai constaté qu’elle avait fait des progrès. A la place maintenant, elle a un petit accent bizarre.

- On a rencontré un groupe de Provençaux, ce qu’ils étaient drôles, m’a-t-elle confié, ils sont restés tout l’été p’ès de chez nous. On était tout le temps ensemble.

Comme je m’y attendais, Joséphine s’est vite adaptée au rythme du lycée. Elle se démonte rarement : “C’est pa’ce que j’ai une famille très nomb’euse, dit-elle, des catastrophes, c’est pas ça qui manque à la maison!”

Joséphine ne s’est pas encore aperçue qu’entre Betty et moi, c’est fini.

Juste parce qu’un certain Alain Bouvier ne complimente plus Betty sur sa crinière digne d’un appel aux pompiers, juste parce qu’il tourne sans arrêt autour de moi à me proposer de faire mes devoirs de maths et de physique.

- Essaie de travailler seule, me dit Papa, étonné des coups de téléphone répétés du “petit Bouvier, le fort en maths”; si tu commences à te faire assister dès les premiers mois de lycée, tu ne sauras plus rien faire.

- Fais tes devoirs avec tes amies, mais ne laisse personne les faire à ta place, ça ne servirait à rien, ajoute Maman.

Aucun des deux n’est capable de m’expliquer pourquoi ces équations rencontrent une inconnue, et puis deux, et sûrement tout un bataillon d’indésirables dans les années qui vont suivre.

- Tout ça est tellement loin derrière nous, rient-ils, nous serions bien embêtés d’avoir à résoudre de tels problèmes.

En tout cas je ne veux pas des bonnes grâces d’Alain Bouvier. A cause de lui, toutes les filles me charrient déjà, chaque fois qu’il me regarde avec un de ses sourires qui les font pâmer. C’est Betty la pire ; persuadée d’avoir les plus beaux cheveux de la terre, ce dont personne ne doute, elle s’invente des coiffures de plus en plus baroques pour attirer son attention, mais le gars, à part un “salut” distrait, ne lui accorde rien de plus.

Résultat : Betty me fait la tête. J’ai beau lui répéter :

- Puisque je te dis que je m’en moque, de ton Bouvier! Tu sais bien que mon genre, c’est ton frère !

Son frère. Il a quatorze ans et il s’appelle Romain, une vraie vedette de cinéma. Je le rencontre le plus souvent dans l’escalier, et à chaque fois je manque de m’étaler à ses pieds, tellement il est gorgeous. C’est un mot que j’ai appris en anglais : gorgeous. Rien que de le prononcer, on en comprend le sens. Papa m’a dit qu’en français, pour trouver un équivalent, il fallait chercher du côté des racines grecques. Papa écrit dans un magazine, alors il faut suivre. Le mot en question, c’est “cataplectique”, pas cataleptique, ça n’a rien à voir. Cataplectique vient de catapliktikos, dit-il, un adjectif de grec ancien qu’on emploie encore en grec moderne et qui désigne quelqu’un de si superbe qu’on tombe quasiment malade à sa vue. Romain est cataplectique. Gorgeous et cataplectique.

N’empêche, à cause d’Alain Bouvier, le pot de colle de la classe, Betty me déteste maintenant, elle ne veut plus me parler.

(A suivre...)

(Photo : Classe de 5ème, je me trouve au premier rang, 2è en partant de la gauche)

 

18:05 Écrit par Hélène Merrick dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : années 60, histoires de filles

 
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